— Pourquoi tu l’as encore ?
Le murmure du médecin me glaça le sang.
Je reconnus cette voix avant même de lever les yeux.
Julien Morel.
L’homme qui m’avait abandonnée neuf ans plus tôt, sans explication, alors que je venais de lui annoncer que j’étais enceinte.
Il se tenait devant moi, vêtu d’une blouse blanche, le stéthoscope autour du cou. Son regard était fixé sur le vieux sac à dos de ma fille, posé près du lit des urgences. Accrochée à la fermeture éclair, une petite boussole en laiton brillait sous la lumière froide du service.
Cette boussole m’accompagnait depuis des années. Julien me l’avait offerte lors de notre premier voyage ensemble, en me disant qu’on pouvait toujours retrouver son chemin, même lorsqu’on se perdait.
Après son départ, je l’avais gardée. Non pas parce que je l’attendais encore, mais parce que je voulais me souvenir qu’un jour, j’avais aimé quelqu’un sans avoir peur.
— Maman, tu connais le docteur ? demanda ma fille, Léa, d’une petite voix fatiguée.
Je lui caressai les cheveux.
— Nous nous sommes connus il y a longtemps.
Julien détourna les yeux, comme si ces quelques mots lui avaient fait plus mal qu’une accusation.
Léa avait de la fièvre depuis la veille. À l’école, elle s’était sentie si faible que son institutrice avait appelé les secours. Je n’avais jamais imaginé que notre arrivée aux urgences me ferait affronter le seul homme dont j’avais passé neuf ans à essayer d’oublier le visage.
Julien examina Léa avec sérieux, lui posa quelques questions et demanda des analyses. Il ne tenta pas de me parler de notre passé. Pourtant, avant de sortir, il s’arrêta devant la porte.
— Il faut qu’on parle. Pas ici. C’est important.
— Tu as eu neuf ans pour me dire ce qui était important, répondis-je froidement.
Il baissa la tête.
— Je sais.
Une heure plus tard, les analyses révélèrent que Léa souffrait d’une infection qui nécessitait un traitement et une surveillance, mais que son état était stable. Lorsqu’une infirmière vint lui apporter de l’eau, Julien était toujours dans le couloir.
C’est alors qu’une femme élégante, les cheveux argentés et le visage marqué par l’âge, s’approcha de nous.
Je la reconnus immédiatement : Madeleine Morel, la mère de Julien.
Elle me regarda longuement avant de fixer la boussole accrochée au sac.
— Mon Dieu… Tu l’as donc toujours gardée.
Je resserrai instinctivement mon bras autour de Léa.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Madeleine prit une profonde inspiration.
— Je dois te parler d’une lettre. Une lettre que Julien aurait dû te remettre il y a neuf ans.
Mon cœur se mit à battre plus vite.
— Quelle lettre ?
Elle jeta un regard vers son fils, qui venait de revenir dans le couloir.
— Celle que son père lui avait confiée avant de mourir. Elle était destinée à toi.
Je sentis mes jambes devenir faibles.
Le père de Julien, André Morel, avait toujours été gentil avec moi. Contrairement à Madeleine, qui n’avait jamais caché qu’elle me jugeait trop pauvre pour son fils, André m’avait accueillie comme si j’étais déjà de la famille. Peu avant sa mort, il m’avait même confié qu’il souhaitait nous aider à acheter une maison.
Après ses funérailles, Julien avait disparu de ma vie.
— Pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de cette lettre ? demandai-je.
Madeleine baissa les yeux.
— Parce que je l’ai cachée.
Le silence qui suivit me parut interminable.
Elle expliqua qu’après la mort de son mari, elle avait découvert une lettre dans son bureau. André y exprimait son souhait de voir Julien construire une vie avec moi, mais aussi son intention de lui confier la gestion d’une partie de son patrimoine familial à condition qu’il prenne ses responsabilités et cesse de se laisser diriger par sa mère.
Madeleine avait toujours voulu que Julien épouse une femme de son milieu social. Elle craignait que notre relation ne l’éloigne d’elle et ne l’amène à prendre ses propres décisions.
Alors, elle lui avait menti.
Elle lui avait fait croire que j’avais accepté de l’abandonner contre de l’argent. Elle lui avait montré de faux messages et prétendu que je ne voulais plus jamais le revoir.
— Il t’a crue ? demandai-je, incapable de cacher ma colère.
— Oui, murmura-t-elle. Il était en deuil. Il était perdu. Et j’ai profité de sa douleur.
Julien resta immobile, le visage livide.
— Maman… tu m’avais juré que c’était elle qui était partie.
— Je sais, répondit Madeleine en pleurant. J’ai détruit votre vie parce que j’avais peur de perdre mon fils.
Je regardai Julien. Une partie de moi voulait lui demander comment il avait pu croire une histoire pareille sans chercher à me parler. Une autre se souvenait des nuits où j’avais pleuré, enceinte, sans comprendre pourquoi l’homme que j’aimais avait disparu.