— Même si ta mère t’a menti, dis-je enfin, tu aurais pu venir me voir. Tu aurais pu me poser une seule question.
Julien acquiesça, les yeux rougis.
— Oui. J’aurais dû. Je me suis convaincu que partir était plus facile que d’entendre une vérité qui aurait pu me faire mal. Je n’ai aucune excuse.
Puis il regarda Léa à travers la vitre de la chambre.
— Elle est ma fille, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas immédiatement.
Léa avait huit ans. Elle aimait les histoires d’aventures, les étoiles et les objets anciens. Elle avait hérité de mes yeux, mais son sourire ressemblait étrangement à celui de Julien.
— Oui, dis-je finalement. C’est ta fille. Mais tu n’as pas été là pour ses premiers pas, ses premiers mots, ses anniversaires ou ses nuits de fièvre.
Il ferma les yeux.
— Je ne te demanderai pas de me pardonner aujourd’hui. Je veux seulement avoir la possibilité de faire les choses correctement, si tu me le permets.
Madeleine sortit alors une enveloppe jaunie de son sac. Elle l’avait conservée toutes ces années.
Mon prénom était écrit dessus, de la main d’André.
Je pris la lettre avec des doigts tremblants.
À l’intérieur, André m’adressait quelques mots simples. Il disait qu’il savait que Julien pouvait être têtu et qu’il espérait qu’un jour, son fils comprendrait que l’amour ne devait jamais être une question de fortune ou de statut social. Il terminait en me souhaitant de ne jamais perdre ma capacité à avancer, même lorsque les personnes que j’aimais me décevaient.
Je relus cette dernière phrase plusieurs fois.
La boussole de Léa était restée accrochée à son sac pendant toutes ces années. Je la lui avais donnée lorsqu’elle avait commencé l’école, en lui disant qu’elle symbolisait le courage de chercher son propre chemin.
Je n’avais jamais pensé que cet objet finirait par ramener Julien jusqu’à nous.
Mais une boussole ne décide pas de la destination. Elle indique seulement une direction.
Et je savais que je ne pouvais pas effacer neuf années d’absence avec une lettre et quelques regrets.
Les semaines suivantes, Julien respecta ma décision de prendre mon temps. Il ne m’envoya pas de promesses grandioses. Il commença par demander des nouvelles de Léa, puis lui proposa de la rencontrer dans un lieu public, avec mon accord.
Je ne lui rendis pas notre ancienne relation. Je ne lui promis pas de l’aimer de nouveau.
En revanche, je lui laissai la possibilité de devenir le père qu’il n’avait jamais été.
Quant à Madeleine, je ne lui pardonnai pas immédiatement. Elle avait reconnu ses mensonges, mais ses aveux ne pouvaient pas réparer seuls les blessures qu’elle avait causées. Je lui demandai de respecter mes limites et de ne jamais décider à ma place de ce qui était bon pour ma fille.
Un dimanche, plusieurs mois plus tard, Léa revint d’une promenade avec Julien. Elle tenait la vieille boussole dans sa main.
— Maman, papa m’a expliqué comment elle fonctionne ! dit-elle avec enthousiasme. Il m’a dit qu’elle aide à retrouver le nord, même quand on ne sait plus où on est.
Je souris doucement.
— C’est vrai. Mais elle ne peut pas choisir le chemin à ta place.
Léa hocha la tête, puis courut ranger son sac.
Julien resta près de la porte.
— Je sais que je ne pourrai jamais récupérer ces neuf années, dit-il. Mais je veux être présent pour celles qui restent. Même si tu ne me pardonnes jamais complètement.
Je le regardai un long moment.
— Alors ne me le promets pas. Montre-le-lui.
Il acquiesça.
Ce jour-là, je compris enfin ce que cette vieille boussole représentait réellement. Elle n’était pas le symbole d’un amour perdu que j’aurais dû attendre toute ma vie. Elle était le souvenir de la femme que j’avais été, celle qui avait continué d’avancer malgré l’abandon, la solitude et la peur.
Je ne savais pas si Julien et moi trouverions un jour un chemin commun.
Mais je savais une chose : je n’avais plus besoin qu’il revienne pour savoir où aller.