Julien ouvrit la porte avant même que Thomas ait eu le temps de sonner.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? demanda-t-il sèchement. Ma femme est malade. Ce n’est pas le moment de venir lui mettre des idées dans la tête.
Thomas ne répondit pas tout de suite. Il regarda Julien, puis aperçut Monique derrière lui, les bras croisés, comme si elle attendait que quelqu’un lui présente des excuses.
— Justement, dit-il calmement. C’est parce que votre femme est malade que nous sommes ici.
Le médecin passa devant eux sans attendre leur permission.
— Où est Claire ?
— À l’étage, répondit Julien.
— Alors laissez-moi passer.
Monique voulut protester, mais Thomas leva légèrement la main.
— Madame, je vous conseille de ne pas compliquer une situation déjà suffisamment sérieuse.
Pour la première fois depuis des mois, Monique ne trouva rien à répondre.
J’entendais leurs voix depuis mon lit. Chaque son me paraissait lointain. J’avais la bouche sèche, la tête lourde et des frissons qui me secouaient malgré la chaleur. Quand le médecin entra, il posa son matériel sur ma table de chevet et prit immédiatement ma température.
— Quarante degrés, confirma-t-il. Vous êtes déshydratée. Je veux que vous soyez examinée à l’hôpital sans attendre.
Il me posa plusieurs questions, vérifia mon état et appela une équipe médicale pour organiser mon transfert.
Julien apparut dans l’encadrement de la porte.
— Elle fait souvent ça quand elle est contrariée, dit-il. Elle se monte la tête et tout devient dramatique.
Le médecin se redressa.
— Monsieur, une température de quarante degrés n’est pas un argument dans une dispute conjugale. Votre femme a besoin de soins. Laissez-nous travailler.
Julien baissa les yeux, mais ce n’était pas de la honte. Je le connaissais suffisamment pour reconnaître cette expression : il cherchait déjà comment retourner la situation à son avantage.
Thomas s’approcha de mon lit.
— Claire, vous n’avez rien à signer aujourd’hui. Vous allez vous faire soigner. Nous nous occuperons du reste ensuite.
J’ai hoché la tête.
C’était la première fois depuis longtemps que quelqu’un me disait que je n’avais pas à régler tous les problèmes immédiatement.
Puis la femme qui accompagnait Thomas entra dans la chambre. Elle avait une cinquantaine d’années, un tailleur gris et un regard attentif. Elle posa la chemise sur mon bureau.
— Je suis Sophie Lambert, experte-comptable mandatée par la société qui a investi dans le restaurant de votre mari. Je suis ici pour remettre officiellement certains documents à votre avocat et constater plusieurs éléments concernant les comptes.
Julien se retourna brusquement.
— Quels documents ?
Sophie ne lui répondit pas directement.
— Ceux que nous vous avons demandés à plusieurs reprises et que vous n’avez jamais fournis intégralement.
Monique perdit soudain son assurance.
— Vous n’avez pas le droit de venir chez nous et d’accuser mon fils !
— Personne n’accuse qui que ce soit à ce stade, répliqua Thomas. Nous remettons des documents à la personne concernée et nous prenons les mesures nécessaires pour protéger les intérêts de notre cliente. Les questions financières seront traitées par les voies appropriées.
Julien fixa la chemise.
Il savait ce qu’elle contenait.
Six mois plus tôt, le restaurant avait connu des difficultés. Julien m’avait expliqué qu’un fournisseur réclamait des sommes injustifiées et qu’il avait besoin de temps pour remettre de l’ordre dans les comptes. Il m’avait demandé de l’aider à examiner certaines factures, puisque mon activité professionnelle m’avait déjà amenée à travailler avec la société qui avait investi dans son établissement.
C’est ainsi que j’avais découvert des anomalies.
Des dépenses personnelles apparaissaient dans les comptes du restaurant. Certains paiements étaient enregistrés deux fois. D’autres avaient été effectués vers une petite société dont je ne trouvais aucune trace dans les contrats que j’avais consultés.
Quand j’avais posé des questions, Julien m’avait accusée de vouloir détruire son entreprise.
Quelques jours plus tard, il avait commencé à me demander de signer des documents sans me laisser le temps de les lire.
La veille encore, il m’avait présenté un dossier en affirmant qu’il s’agissait d’une simple formalité. Mais j’avais reconnu des montants qui ne correspondaient pas aux chiffres dont nous avions parlé.
J’avais photographié les pages et les avais envoyées à Thomas.
Ce que je ne savais pas, c’est que l’expert-comptable avait découvert des incohérences similaires de son côté. La société d’investissement avait lancé une vérification indépendante, et Sophie avait été chargée de rassembler les éléments nécessaires.
Mon rôle n’était pas de prouver que Julien avait commis une infraction. Je n’en avais ni la compétence ni la responsabilité. Mais les documents que je détenais pouvaient aider à comprendre ce qui s’était passé.
Et Julien le savait.
— Claire, dit-il en s’approchant de moi, tu ne vas quand même pas laisser des étrangers se mêler de nos affaires ?