J’avais envie de lui répondre que c’était lui qui avait fait entrer ces affaires dans notre maison. Que c’était lui qui m’avait demandé de signer sans lire. Que c’était lui qui m’avait laissée grelotter dans mon lit pendant que sa mère m’ordonnait de préparer le déjeuner.

Mais j’étais épuisée.

— Julien, ai-je murmuré, je t’ai demandé un verre d’eau.

Il resta silencieux.

— Je t’ai demandé de m’aider. Tu as regardé ta mère.

Monique intervint aussitôt :

— Tu ne vas pas recommencer ! Tu sais très bien que je plaisantais !

Thomas se tourna vers elle.

— Tirer la couverture d’une personne malade, lui retirer son verre d’eau et l’intimider ne deviennent pas des plaisanteries simplement parce que vous les appelez ainsi.

— C’est ma belle-fille ! Je fais ce que je veux chez mon fils !

Cette fois, même Julien ne la soutint pas.

Sophie ouvrit la chemise et en sortit plusieurs documents.

— Monsieur, nous avons également relevé des transferts vers un compte qui n’apparaît pas dans les justificatifs que vous avez remis. Nous vous avons adressé plusieurs demandes d’explication. À ce jour, nous n’avons pas reçu de réponse complète.

Julien pâlit.

— Ces transferts sont parfaitement légaux.

— C’est possible, répondit Sophie. Dans ce cas, les pièces justificatives permettront de le confirmer. Nous ne sommes pas ici pour rendre un verdict. Nous sommes ici parce que les éléments disponibles nécessitent des explications.

— Et pourquoi venir chez moi ?

Thomas intervint :

— Parce que Claire détient des copies de documents liés à ces opérations et parce qu’elle a demandé un rendez-vous juridique. Votre situation personnelle ne vous autorise pas à la contraindre à signer des papiers. Quant à votre mère, elle n’a aucune raison de participer à ces échanges.

Monique serra les lèvres.

Je la vis regarder Julien. Elle semblait attendre qu’il trouve une phrase capable de remettre chacun à sa place.

Mais cette fois, il n’en avait pas.

Le médecin revint près du lit.

— Il faut partir maintenant, Claire.

Une ambulance fut organisée pour me conduire à l’hôpital. Thomas m’aida à rassembler mon téléphone, mes papiers d’identité et quelques affaires. Sophie remit les documents dans la chemise et confirma qu’elle les transmettrait selon la procédure convenue.

Au moment où les ambulanciers me soulevèrent pour m’installer sur le brancard, Julien s’avança.

— Je viens avec toi.

Je le regardai longuement.

Autrefois, j’aurais été soulagée de l’entendre dire cela. J’aurais cherché dans ces quatre mots la preuve qu’il tenait encore à moi.

Mais je ne pouvais plus faire semblant de ne pas voir ce qui venait de se passer.

— Non, ai-je répondu. Je veux que Lucie vienne.

Il eut l’air frappé.

— Tu es ma femme !

— Et j’étais malade. Tu le savais.

Il ouvrit la bouche, puis la referma.

Je ne ressentais pas de triomphe. Seulement une immense fatigue et une tristesse presque tranquille. J’aurais préféré que mon mari soit celui qui m’apporte de l’eau, qui appelle le médecin et qui me protège de sa propre mère.

Je n’avais jamais souhaité que sa vie s’effondre. Je voulais simplement pouvoir vivre la mienne sans avoir peur de rentrer chez moi.

À l’hôpital, les médecins s’occupèrent de ma déshydratation et recherchèrent l’origine de la fièvre. Après plusieurs heures, mon état commença à se stabiliser. Lucie arriva dans la soirée et s’assit près de mon lit.

Quand elle me prit la main, je me mis à pleurer.

Pas à cause de la fièvre. Pas à cause des documents. Je pleurais parce que, pendant des mois, j’avais eu honte de raconter ce qui se passait chez moi. J’avais cru que reconnaître la situation revenait à reconnaître mon échec.

Lucie m’écouta sans m’interrompre.

— Tu n’as pas échoué, Claire, finit-elle par dire. Tu as essayé de sauver ton mariage. Ce n’est pas la même chose que mériter ce qu’on t’a fait subir.

Le lendemain, Thomas vint me voir. Il m’expliqua que je pouvais organiser mon départ du domicile conjugal, récupérer mes affaires avec un accompagnement adapté si nécessaire et engager les démarches appropriées concernant notre séparation. Il me conseilla également de conserver les preuves, de ne signer aucun document sous pression et de communiquer par écrit avec Julien autant que possible.

Pour les comptes du restaurant, la société d’investissement poursuivrait ses vérifications. Si les éléments le justifiaient, elle pourrait engager des démarches civiles ou signaler les faits aux autorités compétentes. Rien ne permettait encore d’affirmer que Julien avait commis une infraction, mais il devrait répondre aux questions sur les opérations contestées.

— Et les papiers qu’il voulait me faire signer ? demandai-je.

— Nous les avons examinés. Vous avez bien fait de ne pas les signer. Certains engagements auraient pu vous exposer à des obligations financières importantes sans que vous en compreniez précisément la portée.