— Pourquoi ne pas avoir expliqué cela au procès ?
Claire eut un sourire amer.
— Je l’ai expliqué. Mais les relevés de stock avaient disparu. Le technicien qui devait confirmer l’anomalie s’est rétracté. Et mon frère a témoigné contre moi.
— Vous soupçonnez Nicolas d’avoir participé à la mort de François ?
— Je sais qu’il a menti. Je ne sais pas encore s’il l’a tué.
Cette distinction importa à Marc.
Claire ne cherchait pas à désigner un coupable par vengeance. Elle voulait que quelqu’un examine enfin les éléments qu’on avait écartés.
— Et les 27 000 euros ? demanda-t-il.
Le visage de Claire se ferma.
— Je ne l’ai appris qu’après le procès. Une ancienne amie de Nicolas m’a envoyé une lettre. Elle disait qu’il avait reçu cette somme quelques jours avant son témoignage. Je n’avais aucun moyen de vérifier si c’était vrai.
— Avez-vous encore cette lettre ?
— Elle était dans mes affaires personnelles. Tout a été inventorié lors de mon arrestation.
Marc nota le détail.
Il ne savait pas encore si la somme correspondait à un paiement, à un prêt ou à autre chose. Mais il savait désormais où chercher.
À 09 h 15, Antoine Lemaire fut interpellé à son domicile dans le cadre de l’enquête sur les intrusions, les menaces et les opérations financières suspectes. Les enquêteurs saisirent plusieurs téléphones et des documents comptables. Il contesta toute implication dans la grossesse de Claire et affirma que ses visites en prison concernaient uniquement une fondation familiale.
Les premières analyses ne permirent pas de tout éclaircir. Certains messages avaient été effacés. Des transferts d’argent passaient par plusieurs sociétés intermédiaires. Les relevés bancaires, les journaux d’accès et les témoignages devaient encore être rapprochés.
Mais une découverte changea la direction de l’enquête.
Dans un coffre appartenant à une société liée à Antoine, les policiers trouvèrent une copie d’un rapport toxicologique préliminaire établi avant le procès de Claire.
Ce rapport comportait une note manuscrite : « Résultats incomplets — prélèvement secondaire requis ».
Le prélèvement secondaire n’avait jamais été réalisé.
Le document officiel présenté au tribunal ne mentionnait pas cette réserve.
Les enquêteurs ne purent pas conclure immédiatement que le rapport avait été falsifié. Ils durent déterminer qui avait ajouté la note, qui avait transmis la version incomplète et si l’omission avait été intentionnelle.
Mais pour la première fois, une pièce matérielle indiquait que le dossier judiciaire de Claire méritait un réexamen approfondi.
Dans l’après-midi, Nicolas fut interrogé.
Il commença par nier avoir reçu de l’argent. Puis les enquêteurs lui présentèrent des relevés montrant un versement de 27 000 euros sur un compte qu’il contrôlait, effectué trois jours avant son témoignage au procès.
Il fixa les documents.
— C’était pour une dette.
— Quelle dette ?
Il ne répondit pas.
— Pourquoi avoir témoigné que votre sœur avait besoin d’argent alors que vous saviez que sa situation financière était stable ?
Nicolas passa une main sur son visage.
— Antoine m’avait dit que François avait découvert des choses sur moi aussi.
— Quelles choses ?
— Des transferts. Des factures. J’avais signé des documents sans comprendre tout ce qu’ils contenaient. Il m’a dit que je serais accusé de complicité si je ne coopérais pas.
— Vous avez donc accepté de témoigner contre votre sœur pour vous protéger ?
Nicolas éclata en sanglots.
— Je pensais qu’elle s’en sortirait. Je pensais qu’elle serait condamnée à quelques années, pas à perpétuité.
— Et vous avez laissé sa fille grandir en croyant que sa mère était une meurtrière.
Il baissa la tête.
— Oui.
Il reconnut avoir accepté l’argent et avoir menti sur les difficultés financières de Claire. Il affirma toutefois ne pas avoir participé directement à la mort de François. Cette déclaration devait encore être confrontée aux autres éléments de l’enquête.
La somme de 27 000 euros n’était plus une simple rumeur.
Elle était devenue une pièce du dossier.
Les semaines suivantes furent longues.
Claire resta sous protection médicale. Des examens complémentaires furent réalisés avec son consentement, dans le respect de sa dignité et de sa santé. Les professionnels chargés de son suivi prirent en compte sa grossesse et les conséquences possibles des médicaments qu’elle disait avoir reçus.
L’enquête sur les intrusions fut menée séparément de la révision de sa condamnation. Les deux dossiers se recoupaient, mais ils ne pouvaient pas être confondus : prouver qu’une détenue avait été victime d’une agression ou d’une tentative d’empoisonnement ne suffisait pas, à lui seul, à démontrer son innocence dans le meurtre pour lequel elle avait été condamnée.
Marc le savait.
Il savait aussi que son établissement avait failli à sa mission de protection.
Il remit les registres et les images aux enquêteurs, accepta un audit externe et suspendit plusieurs procédures d’accès qui reposaient jusque-là sur une confiance trop personnelle entre collègues. Il ne chercha pas à dissimuler les défaillances de son établissement pour sauver sa carrière.