Monsieur Marinesku s’arrêta à quelques centimètres de Radu.
Il regarda le garçon, puis la petite fille qui s’accrochait désespérément à sa main. Leurs joues étaient creusées, leurs vêtements trop grands pour leurs corps amaigris, et leurs lèvres semblaient sèches depuis plusieurs jours.
— Depuis combien de temps n’avez-vous pas mangé ? demanda-t-il, d’une voix soudain plus basse.
Radu baissa les yeux.
— Je ne sais pas exactement, monsieur. Hier, j’ai donné à Elena le dernier morceau de pain que nous avions trouvé. Moi, j’ai bu de l’eau.
Elena leva timidement la tête.
— Radu m’a dit qu’il n’avait pas faim…
Sa voix se brisa.
— Mais je sais qu’il a faim aussi.
Le garçon serra les dents pour retenir ses larmes. Il avait promis à sa grande sœur qu’il prendrait soin d’Elena. Il ne voulait pas pleurer devant un inconnu, même si cet inconnu pouvait être leur dernière chance.
Le visage de Marinesku changea.
Pendant une seconde, il sembla avoir oublié comment respirer.
Puis il se pencha brusquement vers les enfants et posa une main tremblante sur l’épaule de Radu.
— Vous n’allez arracher aucune mauvaise herbe aujourd’hui, dit-il.
Radu recula d’un pas.
— Mais, monsieur, nous pouvons travailler très vite…
— Je sais.
L’homme ferma les yeux un instant avant d’ajouter :
— Vous allez entrer chez moi. Vous allez manger. Et ensuite, vous allez me conduire auprès de votre sœur.
Elena le regarda avec méfiance.
— Vous n’allez pas nous enfermer ?
Cette question frappa le vieil homme en plein cœur.
Il s’accroupit lentement pour se mettre à leur hauteur.
— Non, petite. Personne ne vous fera de mal ici.
Il se releva, ouvrit lui-même le portail et les fit entrer dans la villa.
La gouvernante, Maria, accourut en découvrant les deux enfants.
— Mon Dieu ! Monsieur, que s’est-il passé ?
— Préparez-leur quelque chose de chaud. De la soupe, du pain, des œufs. Et apportez des vêtements propres. Ensuite, appelez un médecin.
Maria resta bouche bée.
Depuis douze ans qu’elle travaillait dans cette maison, elle n’avait jamais entendu son employeur prononcer autant de phrases avec autant d’urgence pour quelqu’un d’autre que lui-même.
— Tout de suite, monsieur !
Quelques minutes plus tard, Radu et Elena étaient assis à une grande table de la cuisine. Devant eux fumaient deux bols de soupe, accompagnés de pain frais.
Elena saisit sa cuillère, mais s’arrêta avant la première bouchée.
— Je peux en garder pour Ioana ?
Radu détourna le visage, honteux de sentir ses yeux se remplir de larmes.
Marinesku, qui se tenait près de la porte, sentit quelque chose se déchirer en lui.
Il s’approcha et s’assit en face d’eux.
— Bien sûr. Nous préparerons de quoi nourrir votre sœur. Mais mangez d’abord. Vous devez reprendre des forces pour me conduire jusqu’à elle.
Elena se mit à manger, d’abord lentement, puis avec une avidité qui révélait à quel point elle avait souffert de la faim. Radu, lui, continuait de surveiller la porte, comme s’il craignait que quelqu’un ne vienne leur retirer leurs bols.
— Personne ne vous prendra cette nourriture, lui dit doucement Marinesku. Je vous le promets.
À ces mots, le garçon éclata en sanglots.
Il pleura sans bruit au début, les épaules secouées, la tête baissée au-dessus de son assiette. Puis les larmes devinrent incontrôlables.
— Je suis désolé, monsieur… Je ne voulais pas pleurer. Je voulais juste trouver du pain. Ioana nous a toujours dit de ne jamais voler. Elle disait que même quand on n’a rien, il faut rester honnête.
Marinesku sentit sa gorge se serrer.
— Ta sœur t’a appris quelque chose que beaucoup d’adultes ont oublié, répondit-il.
Il se leva, prépara lui-même un petit sac de nourriture et demanda au chauffeur de sortir la voiture.
— Allons la voir.
La maison des enfants se trouvait au bout d’une ruelle étroite, dans un quartier où les façades décrépites semblaient lutter contre le temps. Le toit de leur petite habitation laissait passer l’humidité, et une fenêtre avait été colmatée avec un morceau de carton.
Radu courut devant la voiture.
— Ioana ! Nous sommes revenus !
Aucune réponse.
Le garçon s’immobilisa sur le seuil.
— Ioana ?
Marinesku entra derrière lui.
Dans la pièce principale, une jeune femme était allongée sur un vieux matelas. Une couverture mince lui couvrait les jambes. Ses cheveux collaient à son front humide et sa respiration était rapide, irrégulière.
Radu se précipita vers elle.
— Ioana, regarde ! J’ai trouvé de la nourriture !
Sa sœur ouvrit péniblement les yeux.
— Radu… Où étais-tu ? J’ai eu si peur…
Puis elle aperçut l’homme en costume qui se tenait derrière son frère.
Elle tenta de se redresser, mais retomba aussitôt sur son oreiller.
— Monsieur, je vous en prie… Mes petits frères et sœurs n’ont rien fait de mal. S’il vous plaît, ne les punissez pas. C’est moi qui les ai envoyés chercher du travail.