— Je ne peux pas te pardonner ce soir, dit-elle enfin. Et je ne veux pas que tu me demandes de le faire pour que cette fête puisse continuer comme avant.
Élise acquiesça, incapable de la regarder.
Hélène se leva alors.
Depuis le début de la soirée, elle était restée assise, comme si chaque geste risquait de faire éclater quelque chose qu’elle avait passé des années à maintenir en place.
Elle s’approcha de Claire.
— Ma fille…
Claire se raidit.
— Maman, pas maintenant.
Hélène s’arrêta.
Pour une fois, elle ne chercha pas à se justifier.
— D’accord.
Elle resta à quelques pas, les yeux pleins de larmes, et laissa sa fille respirer.
Ce fut le premier geste de respect que Claire reçut d’elle depuis longtemps.
4. L’amiral connaissait le prix de son silence
Philippe Garnier demanda que les invités soient invités à quitter progressivement le salon. Il ne voulait pas que les documents soient photographiés ou diffusés avant leur examen.
Certains convives partirent immédiatement. D’autres restèrent à distance, incapables de détacher leurs yeux de Laurent Delmas.
L’homme qui, une heure plus tôt, recevait des félicitations pour quarante années de carrière, se retrouvait désormais face à des questions auxquelles il ne pouvait plus répondre par une poignée de main.
Avant de quitter la salle, l’amiral demanda à Claire de lui accorder quelques minutes.
— Je dois vous dire quelque chose que je n’ai pas dit publiquement, commença-t-il.
— Je vous écoute.
— Après l’incendie, j’ai reçu des comptes rendus qui ne concordaient pas tous. J’ai demandé des vérifications supplémentaires. Mais la procédure était complexe, les documents incomplets et les responsabilités réparties entre plusieurs organismes et entreprises. Certaines pistes n’ont pas pu être établies à l’époque.
— Et vous m’avez laissée être présentée comme une menteuse.
L’amiral accepta la remarque sans se défendre immédiatement.
— Votre témoignage a été pris en compte dans l’enquête initiale. Mais je reconnais que les incohérences que vous aviez signalées n’ont pas toutes reçu les réponses que vous étiez en droit d’attendre.
Claire sentit sa colère remonter.
— Neuf personnes sont mortes. J’ai passé des mois à réapprendre à dormir. Et vous me dites que les réponses n’étaient pas suffisantes ?
— Non. Je vous dis que nous devons aller jusqu’au bout des vérifications qui sont désormais possibles. Je ne peux pas vous promettre le résultat. Je peux vous promettre que les nouveaux éléments seront transmis aux autorités compétentes et que votre témoignage ne sera pas écarté simplement parce qu’il dérange.
Claire le regarda longuement.
— Je ne veux pas d’une médaille. Je ne veux pas qu’on me présente comme une héroïne. Je veux savoir pourquoi les portes n’ont pas fonctionné et pourquoi les alertes ont été ignorées.
— C’est précisément ce qui doit être établi.
L’amiral lui tendit une carte avec ses coordonnées professionnelles.
— Si vous acceptez de témoigner de nouveau, votre récit sera examiné dans le cadre prévu. Vous aurez également le droit d’être accompagnée et de consulter les pièces auxquelles vous pouvez légalement accéder.
Claire prit la carte.
Pour la première fois depuis cinq ans, quelqu’un lui proposait une voie concrète plutôt qu’un silence poli.
5. La vérité n’efface pas les morts
Les jours qui suivirent furent marqués par des vérifications et des convocations.
Les courriels retrouvés par Thomas furent copiés et remis aux enquêteurs. Les documents de Renaud furent examinés afin d’en établir l’origine, l’intégrité et la portée. Les responsables concernés furent invités à s’expliquer.
Il apparut que plusieurs alertes techniques avaient bien été émises avant le départ de L’Aurore. Certains éléments avaient été classés conformes alors que des contrôles complémentaires étaient encore attendus. Les enquêteurs cherchèrent à déterminer qui avait pris ces décisions, qui en avait été informé et si ces choix avaient contribué au drame.
Les premiers résultats ne suffisaient pas à attribuer à Laurent une responsabilité pénale définitive. Ils révélaient toutefois des questions sérieuses sur la chaîne de contrôle, la circulation des alertes et les documents de conformité.
L’enquête se poursuivit.
Renaud, de son côté, accepta de répondre aux questions concernant son rôle. Il ne demanda pas à Claire de lui pardonner les actes qu’il avait lui-même reconnus avoir commis.
Lorsqu’ils se retrouvèrent dans une salle d’attente, il lui dit simplement :
— J’aurais dû parler plus tôt.
Claire resta silencieuse quelques secondes.
— Oui.
— J’ai eu peur de perdre ma famille.
Elle le regarda.
— Et moi, j’ai perdu la mienne.
Renaud baissa la tête.
Il n’y eut pas de réconciliation miraculeuse. Claire ne pouvait pas oublier que son silence avait contribué à la laisser seule face aux accusations. Mais elle accepta de raconter ce qu’elle savait, à condition que son témoignage soit confronté aux autres éléments du dossier.
Elle ne cherchait plus à faire condamner son père par vengeance.