Elle voulait que les décisions qui avaient précédé l’incendie soient examinées correctement, afin que les morts ne soient pas réduits à une ligne dans un rapport.

6. Le dernier discours de Laurent Delmas

Un mois après la réception, Laurent demanda à rencontrer ses trois enfants.

Claire accepta, mais à une condition : la rencontre aurait lieu dans un bureau neutre, avec leurs conseils si nécessaire. Elle ne voulait plus être enfermée dans la maison familiale, où chaque conversation finissait par devenir une négociation sur ce qu’elle devait taire.

Laurent arriva en premier.

Il semblait avoir vieilli de dix ans.

— Je ne savais pas que la soirée finirait ainsi, dit-il.

Claire posa son sac.

— Ce n’est pas la soirée qui a créé le problème.

Il hocha lentement la tête.

— J’ai voulu protéger l’entreprise. Des centaines de familles dépendent de ce groupe.

— Alors pourquoi m’avoir accusée de mentir ?

Laurent resta silencieux.

— Parce que tu avais raison sur certains points, finit-il par dire. Et si tes questions avaient entraîné un arrêt des livraisons, des contrats auraient été remis en cause. J’ai cru pouvoir gérer la situation. Je pensais que nous pourrions corriger les problèmes sans tout révéler.

— Tu as choisi de protéger ton nom avant de protéger ceux qui étaient sur ce navire.

— Je n’ai jamais voulu la mort de ces hommes.

— Je ne t’ai jamais accusé d’avoir voulu leur mort. Je t’ai demandé pourquoi les alertes n’avaient pas été traitées correctement.

Laurent baissa la tête.

Pour la première fois, il ne répondit pas qu’elle était traumatisée, instable ou incapable de comprendre.

— J’ai eu peur, dit-il.

Claire sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Moi aussi, papa. J’ai eu peur dans ce local rempli de fumée. J’ai eu peur à l’hôpital. J’ai eu peur quand j’ai compris que neuf personnes ne rentreraient pas chez elles. Et quand je suis venue te demander de l’aide, tu m’as fait comprendre que ma douleur était un problème pour toi.

Laurent se frotta le visage.

— Je suis désolé.

Claire ne répondit pas immédiatement.

Elle avait attendu ces mots pendant cinq ans. Elle avait imaginé qu’en les entendant, quelque chose se réparerait en elle.

Mais la douleur était toujours là.

— Tes excuses ne suffisent pas, dit-elle enfin. Il faut que tu coopères avec les enquêteurs, que tu remettes les documents et que tu cesses de faire pression sur les gens pour qu’ils se taisent.

— Et après ?

— Après, je déciderai de ce que je peux reconstruire avec toi. Pas avant.

Laurent acquiesça.

Il n’obtint ni pardon ni promesse de réconciliation. Mais, cette fois, Claire ne partit pas en claquant la porte.

Elle partit parce que la conversation était terminée.

Et cette différence comptait.

7. La robe recousue

Quelques mois plus tard, Claire retrouva la robe de la réception dans une housse, au fond de son armoire.

Elle aurait pu la jeter. Elle avait même envisagé de la brûler, un soir où le souvenir de la fête lui était devenu insupportable.

Finalement, elle la confia à une couturière de Brest.

La femme examina la déchirure, puis les marques de brûlures qui apparaissaient sur les photographies prises après l’incident.

— Je peux réparer le tissu, dit-elle. Mais la couture restera visible.

Claire sourit faiblement.

— Je préfère.

Quand elle récupéra la robe, une fine ligne de fil bleu soulignait la couture réparée. Ce n’était pas la même couleur que le tissu d’origine, mais elle ne cherchait plus à faire comme si rien ne s’était passé.

Elle porta la robe lors d’une cérémonie organisée en mémoire des neuf marins disparus, plusieurs mois après la réception.

Aucun discours ne prétendit que l’affaire était définitivement réglée. L’enquête suivait son cours, et les familles attendaient toujours des réponses complètes.

Claire prit la parole brièvement.

Elle parla des hommes et des femmes qui avaient travaillé sur L’Aurore, des secours, des blessés et de ceux qui n’étaient jamais revenus. Elle demanda que les alertes techniques soient examinées jusqu’au bout et que les procédures de sécurité ne soient jamais sacrifiées aux délais ou aux intérêts financiers.

Elle ne mentionna pas son père.

Elle ne parla pas de la robe déchirée.

Elle n’avait plus besoin de raconter son humiliation pour prouver qu’elle avait souffert.

À la fin de la cérémonie, le vice-amiral s’approcha et la salua de nouveau.

— Commandant Delmas.

Claire rendit le salut.

— Amiral.

— Vous avez fait preuve de courage en revenant témoigner.

Elle secoua doucement la tête.

— Je n’avais pas besoin qu’on me trouve courageuse. J’avais besoin qu’on m’écoute.

L’amiral inclina la tête.

— Vous avez raison.

Claire regarda les noms gravés sur la plaque commémorative.