L’hélicoptère s’est posé sur la grande pelouse du domaine Russo peu après vingt heures.
La maison brillait de mille lumières. Des guirlandes couraient le long des balcons, un immense sapin illuminait le hall et des voitures de luxe occupaient toute l’allée.
Tout semblait exactement comme dix ans auparavant.
Sauf que je n’étais plus la jeune femme terrifiée qui avait quitté cette propriété avec un sac de voyage et les mains vides.
Alexander m’a tendu la main pour m’aider à descendre.
Je ne l’ai pas prise.
« Rebecca est à l’intérieur ? » ai-je demandé.
« Oui. »
« Et Ethan ? »
Son visage s’est adouci.
« Il t’attend depuis ton appel. »
« Ce n’est pas moi qui l’ai appelé. »
Il a détourné les yeux.
Nous avons traversé le hall. Plusieurs membres de la famille Russo se sont interrompus en nous voyant entrer. Les conversations se sont éteintes les unes après les autres.
La mère d’Alexander, Vittoria, était assise près de la cheminée. Elle tenait un verre de vin et portait le collier de perles que son mari lui avait offert des années auparavant.
Elle m’a regardée comme si elle venait de voir un fantôme.
« Rebecca », a-t-elle appelé sèchement, « viens ici. »
Rebecca est apparue au sommet de l’escalier.
Elle portait une robe rouge et un sourire qui a disparu dès qu’elle m’a reconnue.
« Alexander ? Qu’est-ce qu’elle fait ici ? »
« Ethan voulait voir sa mère », a-t-il répondu.
Rebecca a descendu les marches lentement.
« C’est une très mauvaise idée. Tu sais ce qu’elle a fait. »
J’ai posé mon sac près d’une chaise.
« Je sais surtout ce que tu as fait, Rebecca. »
Elle a pâli, mais a rapidement retrouvé son assurance.
« Tu n’as aucune preuve. »
J’ai souri légèrement.
« C’est intéressant. Je n’ai encore rien montré. »
À cet instant, un garçon a surgi du couloir.
« Maman ? »
Ethan.
Il avait dix ans. Des cheveux bruns, les yeux d’Alexander et une petite cicatrice au-dessus du sourcil. Je l’avais vu grandir uniquement à travers quelques photographies que j’avais réussi à obtenir au fil des années.
Il s’est arrêté à quelques mètres de moi.
Je n’ai pas couru vers lui.
Je ne voulais pas lui imposer mes bras ou mes émotions. Il avait grandi dans une famille qui lui avait raconté que sa mère était dangereuse.
Je me suis simplement accroupie.
« Bonsoir, Ethan. »
Il m’a observée avec attention.
« Tu es vraiment ma maman ? »
La question m’a traversé comme une lame.
« Oui, mon cœur. Je suis ta maman. »
Il a regardé Alexander, qui a hoché la tête.
Alors Ethan s’est approché et m’a serrée dans ses bras.
Je l’ai enlacé doucement, en essayant de ne pas trembler.
« Je voulais te rencontrer depuis longtemps », a-t-il murmuré.
J’ai fermé les yeux.
« Moi aussi. Chaque jour. »
Pendant quelques secondes, le domaine Russo a cessé d’exister. Il n’y avait plus de famille, plus de mensonges, plus de comptes à régler. Il n’y avait que mon fils contre moi.
Puis Rebecca a parlé.
« Ethan, éloigne-toi d’elle. »
Le garçon s’est crispé.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle n’est pas quelqu’un de bien. »
Ethan a reculé d’un pas, mais il n’a pas lâché ma main.
« Alors pourquoi papa l’a-t-il ramenée ? »
Personne n’a répondu.
Alexander a fini par intervenir.
« Nous allons dîner. Nous discuterons ensuite. »
J’ai regardé la table dressée pour une vingtaine de personnes.
« Non. Nous allons discuter maintenant. »
Il a froncé les sourcils.
« Rebecca, nous sommes en famille. »
« Justement. Il est temps que cette famille entende la vérité. »
J’ai ouvert mon sac et sorti une enveloppe épaisse.
Rebecca a reculé.
Vittoria a posé son verre.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Le dossier que vous auriez dû demander à voir il y a dix ans. »
J’ai commencé par la première pièce.
Un relevé bancaire.
Trois jours avant l’incident qui avait déclenché mon expulsion, une somme importante avait été transférée depuis une société liée à Russo Global vers une entreprise enregistrée à l’étranger.
Le bénéficiaire final était une société de conseil contrôlée par un associé de Rebecca.
« Cela ne prouve rien », a lancé Rebecca.
« Tu as raison. Un transfert ne prouve pas à lui seul une culpabilité. C’est pour cela qu’il y a d’autres pièces. »
J’ai posé une copie d’un échange de messages.
Les messages provenaient d’un téléphone professionnel utilisé par un ancien assistant de Rebecca. Ils évoquaient la création de faux relevés téléphoniques et la nécessité de faire croire que j’avais payé un homme pour suivre Daniel Hale.
Daniel était le père de Rebecca.
La prétendue tentative de meurtre reposait précisément sur cette histoire.