Cinq ans plus tard, le gâteau que personne n’osa mépriser
Clara relut le message de Nadia jusqu’à en connaître chaque mot.
« Hier, M. Delcourt a demandé où se trouvait le local que votre grand-mère voulait louer. Il y est allé avec un dossier à votre nom. »
Pourquoi Philippe s’intéressait-il à un petit local commercial de Vénissieux ? Et comment connaissait-il le rêve de Jeanne, alors que Clara ne lui en avait jamais parlé ?
Elle rappela Nadia.
— Vous êtes certaine qu’il s’agissait du local de ma grand-mère ?
— Oui. Il a montré une photographie à l’agent immobilier. Il a même demandé si le bail avait été signé à l’époque.
— Quel bail ?
— Je n’en sais pas davantage. Mais, en partant, il a dit à quelqu’un au téléphone : « Si elle découvre ce que sa grand-mère a laissé, nous aurons un problème. »
Clara sentit son cœur accélérer.
Jeanne n’avait jamais possédé de boutique. Elle avait passé des années à économiser, à comparer les loyers et à noter ses recettes dans des cahiers. À la fin de sa vie, elle parlait souvent d’un ancien commerce, près d’une place de quartier, qui avait autrefois abrité une petite boulangerie.
Mais Clara n’avait jamais entendu parler d’un héritage.
— Nadia, avez-vous vu le dossier ?
— Seulement la couverture. Il y avait votre nom et celui de votre grand-mère.
Clara la remercia et raccrocha.
Puis elle ouvrit le vieux carton dans lequel elle conservait les affaires de Jeanne. Elle y trouva les cahiers de recettes, des photographies, quelques lettres et une enveloppe jaunie contenant des documents administratifs.
Au fond, sous une nappe brodée, se trouvait une petite clé attachée à une étiquette.
Sur celle-ci, Jeanne avait écrit :
« Pour la boutique. Quand tu seras prête. »
Clara s’assit sur le bord du lit.
Sa grand-mère lui avait laissé bien plus qu’une recette. Mais quoi exactement ?
Elle devait le découvrir.
Le lendemain matin, Clara se rendit à Vénissieux.
Le local se trouvait dans une rue commerçante qu’elle connaissait depuis l’enfance. La façade était défraîchie, les volets métalliques couverts de poussière. Au-dessus de la porte, on distinguait encore les traces d’une ancienne enseigne.
Elle sortit la clé.
Elle ne s’attendait pas à ce qu’elle fonctionne. Pourtant, après deux essais, la serrure céda.
À l’intérieur, une odeur de bois ancien et de poussière l’accueillit. Il restait un comptoir, quelques étagères et une grande table de travail. Dans l’arrière-boutique, elle découvrit un petit four hors d’usage et des boîtes contenant des ustensiles de pâtisserie.
Clara posa la main sur le plan de travail.
Elle avait l’impression d’entendre Jeanne lui dire de retrousser ses manches.
— Tu vois, mamie ? murmura-t-elle. Je suis venue.
Un bruit derrière elle la fit se retourner.
Un homme d’une soixantaine d’années se tenait dans l’encadrement de la porte voisine. Il portait une veste de travail et tenait un trousseau de clés.
— Vous êtes Clara ?
— Oui. Et vous êtes ?
— André. J’ai été le voisin de votre grand-mère pendant près de vingt ans.
Il s’approcha avec précaution.
— Je me demandais quand vous viendriez.
— Vous saviez que ce local m’était destiné ?
André hocha la tête.
— Jeanne l’avait acheté avec ses économies, plusieurs années avant sa mort. Elle voulait en faire un salon de thé. Mais elle avait signé un accord pour laisser une société utiliser une partie des locaux en échange du financement des travaux.
— Quelle société ?
André hésita.
— Une filiale du groupe Delcourt.
Clara sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Philippe Delcourt ?
— C’est bien lui qui avait négocié l’accord à l’époque. Votre grand-mère n’était pas du genre à faire confiance aux grands patrons. Elle voulait que tout soit écrit.
— Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ?
André soupira.
— Elle voulait vous en parler quand le projet serait prêt. Mais elle est tombée malade avant de pouvoir terminer les démarches.
Clara s’approcha de la table.
— Et maintenant ?
André désigna une armoire métallique dans le fond de la pièce.
— Elle avait conservé des copies de tous les documents. Elle m’avait demandé de ne jamais les remettre à personne sans vous en parler d’abord.
Il sortit une petite clé de sa poche, ouvrit l’armoire et en retira une chemise épaisse.
Sur la première page figurait le nom de Jeanne Perrin.
Sur la deuxième, celui de Philippe Delcourt.
Et sur la troisième, une clause que Clara relut trois fois avant de comprendre ce qu’elle signifiait.
Le groupe Delcourt s’était engagé à financer les travaux et à accompagner le lancement du salon de thé. En contrepartie, la société aurait disposé d’un droit d’exploitation limité, sans devenir propriétaire du local.