Mais une annexe précisait que Jeanne conservait le droit de résilier l’accord si les engagements financiers n’étaient pas respectés.

— Ma grand-mère a-t-elle reçu l’argent promis ? demanda Clara.

André secoua la tête.

— Pas entièrement. Elle m’a dit qu’une partie des fonds avait été bloquée à la suite d’un désaccord. Elle voulait consulter un avocat, mais sa santé s’est dégradée.

Clara tourna les pages.

Une lettre de Jeanne était agrafée à la fin du dossier.

Elle y expliquait qu’elle ne voulait pas que sa petite-fille hérite d’un conflit, mais qu’elle tenait à lui laisser une chance de réaliser leur rêve commun.

La dernière phrase était soulignée :

« Si Clara choisit un jour de reprendre ce projet, qu’elle sache que personne n’a le droit de lui demander de renoncer à son avenir en échange d’une place à leur table. »

Clara porta une main à sa bouche.

Elle comprit soudain pourquoi Philippe avait voulu se débarrasser d’elle.

Il ne méprisait pas seulement ses origines modestes. Il savait que la jeune femme qu’il avait humiliée possédait un lien juridique avec un projet ancien du groupe.

Et il craignait qu’elle ne retrouve les documents.

 

Clara ne chercha pas à affronter Philippe seule.

Elle prit rendez-vous avec une avocate spécialisée dans les contrats commerciaux. Celle-ci examina les pièces et lui expliqua que les documents soulevaient plusieurs questions : l’exécution des engagements de la société, la portée des clauses de résiliation et les éventuelles sommes restant dues à la succession de Jeanne.

— Il faudra vérifier les originaux, les paiements et la situation juridique du local, précisa l’avocate. Nous ne pouvons pas conclure que votre grand-mère a été lésée sans examiner l’ensemble du dossier.

Clara acquiesça.

— Je veux simplement savoir ce qui lui était dû et ce qui m’appartient.

Les semaines suivantes, les recherches permirent de reconstituer l’histoire.

Jeanne avait bien acquis le local à son nom. Elle avait également conclu un accord avec une société liée au groupe Delcourt pour financer certains travaux et développer un projet commercial. Une partie des obligations prévues au contrat n’avait pas été exécutée comme convenu, et le dossier n’avait jamais été complètement régularisé après sa maladie.

Philippe avait hérité de ce dossier dans le cadre de ses fonctions. Au lieu de clarifier la situation, il avait laissé le projet en suspens.

Des années plus tard, lorsqu’il avait appris que Clara était la petite-fille de Jeanne et qu’elle envisageait peut-être de reprendre le local, il avait compris qu’elle pouvait demander des comptes.

Son intérêt pour la jeune femme n’était donc pas innocent.

Il avait cherché à l’éloigner de Thomas, tout en espérant qu’elle abandonnerait ses démarches et ne ferait jamais valoir ses droits.

Mais il avait commis une erreur : il avait sous-estimé la détermination de Clara.

 

Cinq ans passèrent.

Clara ne revit jamais Thomas.

Au début, elle avait attendu des excuses. Puis elle avait compris qu’il ne suffisait pas d’aimer quelqu’un pour être capable de le défendre lorsque cela avait un coût.

Thomas avait choisi la vice-présidence, les parts du groupe et l’approbation de son père. Il avait obtenu ce qu’il voulait, mais il avait perdu la femme avec laquelle il prétendait vouloir construire sa vie.

Clara, elle, avait continué à travailler dans la boulangerie.

Elle économisait chaque mois une petite somme. Le soir, elle suivait des formations de gestion, étudiait les normes sanitaires et perfectionnait ses recettes. Avec l’aide de son avocate, elle fit avancer le dossier du local de Jeanne. Les démarches furent longues, mais la situation finit par être clarifiée et les droits attachés au bien furent régularisés.

Elle ne devint pas riche du jour au lendemain.

Elle dut négocier avec des artisans, comparer les devis, acheter du matériel d’occasion et repeindre elle-même une partie des murs. Sa mère l’aida à coudre les rideaux. André lui prêta des outils. Une ancienne collègue lui donna une petite vitrine réfrigérée dont elle ne se servait plus.

Le jour de l’ouverture, le salon de thé portait un nom simple :

Chez Jeanne.

Sur la vitrine, Clara avait inscrit à la main :

Gâteaux faits maison, recettes de famille et café servi avec le sourire.

Le premier jour, elle vendit presque tout ce qu’elle avait préparé.

Le deuxième, elle manqua de places assises.

Au bout de quelques mois, les habitants du quartier commencèrent à réserver ses gâteaux pour les anniversaires, les mariages et les fêtes de famille.

Son gâteau aux pommes et à la cannelle devint sa spécialité.

Elle utilisait toujours la fiche de Jeanne, soigneusement protégée dans une pochette transparente.