J’aurais ouvert la porte immédiatement. Pas pour condamner Claire, mais parce qu’une personne âgée enfermée dans un sous-sol appelle au secours. Et si Julien attendait jusqu’au lendemain, il risquait de perdre un temps précieux.
Mais ce qu’il allait découvrir derrière cette porte ne ressemblait ni à un simple abandon ni à une histoire d’argent volé. Le secret de sa sœur était bien plus douloureux : elle avait tenté de protéger leurs parents d’une décision qui, au départ, devait pourtant les sauver.
Julien ne répondit pas à sa sœur.
Il saisit son téléphone, alluma la lampe et observa le verrou. Il était récent, solidement fixé au cadre. Ce n’était pas une serrure destinée à empêcher les enfants d’entrer dans une cave.
C’était une serrure destinée à empêcher quelqu’un d’en sortir.
— Claire, écarte-toi.
— S’il te plaît…
— Papa vient de m’appeler.
— Je sais.
— Alors tu sais aussi que je ne vais pas le laisser là-dessous une minute de plus.
Elle se mit à pleurer silencieusement.
Julien tira sur le verrou. Il résista, puis céda dans un claquement métallique.
Il ouvrit la porte.
Une odeur de poussière, de linge humide et de chauffage électrique remonta de l’escalier. Il descendit prudemment, éclairant les marches avec son téléphone.
En bas, une ampoule jaune éclairait une pièce autrefois utilisée pour stocker les conserves. Deux lits pliants avaient été installés contre le mur. Une petite table portait des médicaments, des bouteilles d’eau, du pain emballé et un carnet de rendez-vous médicaux.
Sa mère était assise sur l’un des lits, enveloppée dans un gilet trop grand.
Son père se tenait près d’un radiateur électrique, une couverture sur les épaules. Il s’appuyait sur sa canne et respirait difficilement après avoir tenté de monter les marches.
Pendant quelques secondes, Julien ne parvint pas à prononcer un mot.
— Papa…
Son père leva la tête.
— Tu es venu.
Ces trois mots lui firent plus mal que n’importe quel reproche.
Julien se précipita vers lui.
— Pourquoi êtes-vous ici ? Depuis combien de temps ?
Sa mère lui prit la main.
— Doucement, mon grand. Ton père est fatigué.
— Maman, vous êtes enfermés dans une cave !
— Ce n’est pas exactement…
— Alors explique-moi !
Son père toussa, puis désigna l’escalier.
— Fais d’abord sortir ta mère.
Julien remonta chercher une couverture et aida ses parents à rejoindre le salon. Sa mère marchait difficilement. Son père s’arrêtait à chaque marche pour reprendre son souffle.
Lorsqu’ils furent installés sur le canapé, Julien appela les secours pour demander un avis médical, précisant l’état de son père, ses difficultés respiratoires et les conditions dans lesquelles ils avaient été retrouvés.
Claire resta debout près de la porte.
Elle ne chercha plus à nier.
Une heure plus tard, après avoir vérifié l’état de leurs parents et organisé leur prise en charge, Julien s’assit face à sa sœur.
— Maintenant, tu vas me raconter toute l’histoire.
Claire avait les mains serrées autour d’une tasse de thé. Elle semblait avoir vieilli de dix ans depuis le dîner.
— Tout a commencé il y a environ un an, dit-elle. Papa a fait une mauvaise chute. Il a fallu des soins supplémentaires, des travaux dans la salle de bains et davantage d’aide à domicile. Maman avait aussi besoin d’examens pour ses yeux.
— Et l’argent que je vous envoyais ?
— Il servait aux dépenses courantes. Mais ça ne suffisait plus.
Julien fronça les sourcils.
— Je versais régulièrement de l’argent. Pourquoi ne m’avez-vous pas appelé ?
Claire détourna le regard.
— Parce que papa refusait que je te demande davantage. Il disait que tu avais déjà ta société, tes employés et tes problèmes à gérer. Il ne voulait pas être un poids.
Julien sentit une vieille colère se réveiller.
— Alors vous avez préféré vous cacher dans un sous-sol ?
— Non ! C’est arrivé après.
Claire se leva, alla chercher un dossier dans le buffet et le posa sur la table.
Sur la couverture figurait le nom d’un organisme de crédit.
Le montant inscrit en première page était de 38 000 euros.
Julien relut le chiffre.
— C’est quoi ?
— Un prêt.
— Je sais lire, Claire. Pourquoi nos parents ont-ils emprunté 38 000 euros ?
— Ils n’ont pas emprunté cet argent.
Elle ouvrit le dossier.
Le contrat avait été établi au nom de leur père. Une signature figurait en bas de la dernière page.
Mais Julien connaissait l’écriture de son père. Il avait passé son adolescence à le voir remplir des formulaires, signer des chèques et annoter des plans de bricolage.
La signature du contrat était différente.
— Tu veux dire que quelqu’un a imité sa signature ?
Claire hocha la tête.
— Papa a découvert le prêt en recevant un courrier de relance. Il ne comprenait pas. Il n’avait rien demandé. Il n’avait même jamais rencontré cet organisme.