— Qui a fait ça ?

Claire ferma les yeux.

— Moi.

Le silence fut brutal.

Julien se leva si vite que sa chaise heurta le mur.

— Quoi ?

— Attends, je t’en prie.

— Tu as contracté un prêt au nom de papa ?

— Je n’ai pas gardé l’argent pour moi !

— Tu as utilisé son identité !

— Je sais !

Sa voix se brisa.

Elle posa les deux mains sur le dossier.

— J’ai fait quelque chose de terrible, Julien. Je le sais. Mais je n’avais plus d’autre solution.

— Il y a toujours une autre solution que de falsifier la signature de son père !

Claire se mit à pleurer.

— Je pensais pouvoir rembourser avant qu’il le découvre.

Julien resta debout, incapable de la regarder autrement que comme une étrangère.

— Où est passé cet argent ?

Sa sœur inspira profondément.

— Dans l’agence.

Trois ans auparavant, Claire avait ouvert une petite agence de décoration intérieure. Les débuts avaient été prometteurs, mais plusieurs clients avaient retardé leurs paiements. Elle avait loué un local trop cher, acheté du matériel à crédit et engagé une employée avant d’avoir suffisamment de contrats réguliers.

Puis son mariage s’était terminé.

Son ex-mari avait cessé de contribuer à certaines dépenses qu’ils partageaient encore, et Claire avait dû assumer seule plusieurs échéances.

Elle avait commencé par utiliser ses économies.

Ensuite, elle avait emprunté à sa banque.

Enfin, elle avait puisé dans le compte de leurs parents, en se persuadant qu’elle remettrait l’argent avant qu’ils s’en aperçoivent.

Mais les factures s’étaient accumulées.

Lorsque son père avait eu besoin de soins supplémentaires, elle avait paniqué. Elle avait demandé un crédit en utilisant ses informations personnelles et une signature falsifiée.

— Je pensais que quelques mois suffiraient, murmura-t-elle. Je voulais sauver l’agence, puis tout rembourser. Je voulais que papa et maman puissent rester dans leur maison.

Julien la fixa.

— Et quand le prêt a été découvert ?

— Papa a compris que je lui avais menti. Il a voulu appeler la banque et signaler la fraude. Je l’ai supplié de me laisser quelques jours pour trouver une solution.

— Et tu l’as enfermé ?

— Non ! Pas au début.

Elle essuya ses joues.

— La porte du sous-sol ferme mal depuis des années. Papa y descendait pour chercher des outils. Après notre dispute, il a voulu y aller pour récupérer une boîte de documents. Il a trébuché sur les marches et s’est blessé au genou. Maman a voulu l’aider, mais elle est tombée aussi.

— Alors pourquoi le verrou ?

Claire resta silencieuse.

Ce silence-là était différent des précédents.

Julien comprit qu’elle n’avait pas encore tout raconté.

— Claire, pourquoi le verrou ?

Elle s’assit lentement.

— Parce que j’avais peur qu’ils sortent et qu’ils aillent directement à la banque ou à la police. J’avais peur que papa raconte tout avant que je puisse réparer les choses.

Julien la regarda avec horreur.

— Tu les as empêchés de sortir pour protéger ton mensonge.

— Je leur apportais à manger. Je leur donnais leurs médicaments. Je vérifiais qu’ils allaient bien.

— Ce n’est pas les protéger !

Claire enfouit son visage dans ses mains.

— Je sais.

Pour la première fois, elle ne chercha pas à se justifier.

Et cette absence de défense rendit la situation encore plus terrible.

Le lendemain, Julien apprit que son père avait besoin d’une évaluation médicale approfondie et que sa mère devait également être examinée. Il organisa leur prise en charge, contacta les professionnels qui les avaient suivis et demanda que leurs conditions de vie soient évaluées.

Il ne voulait plus dépendre uniquement de la version de Claire.

Il fallait vérifier les faits, sécuriser les documents et s’assurer que ses parents ne se retrouveraient pas à nouveau dans une situation où ils ne pourraient pas demander de l’aide.

Il appela également un avocat.

Le contrat de 38 000 euros devait être examiné par l’organisme prêteur. La signature contestée nécessitait une vérification, et les circonstances de la demande de crédit devaient être établies. Le prêt n’était pas automatiquement annulé parce que leur père disait ne pas l’avoir signé ; il fallait contester formellement l’opération et déterminer qui en était responsable.

Mais une autre question préoccupait Julien.

— Pourquoi m’avoir dit qu’ils étaient en Bretagne ?

Claire regarda la fenêtre.

— Parce que tu serais venu.

— Évidemment que je serais venu !

— Et tu aurais découvert la situation. J’aurais perdu le contrôle.

Julien sentit la honte lui monter au visage.

— Tu savais donc que je reviendrais un jour.

— Oui.

— Et tu as préparé cette histoire malgré tout.

Elle acquiesça.

— Je pensais pouvoir tout régler avant Noël.

Julien s’assit en face d’elle.