Le téléphone tremblait dans la main de Jeanne.

— Julien, écoute-moi. Où est ton frère exactement ?

— Dans le hangar, maman ! Il voulait récupérer les dossiers de vente et les papiers des machines. L’eau monte de partout !

Jeanne enfila ses bottes, attrapa une lampe torche et sortit sous la pluie. Mireille, qui dormait chez elle depuis que les alertes s’étaient multipliées, la retint par le bras.

— Tu ne vas pas descendre là-bas !

— Mon fils est là-bas.

— Et si tu te fais emporter, qui pourra encore l’aider ?

Jeanne s’arrêta. Elle avait 62 ans, des genoux douloureux et des mains abîmées par des semaines de travail. Elle savait qu’elle ne pouvait pas lutter contre une rivière en crue. Mais elle connaissait chaque chemin, chaque terrasse, chaque vieux mur de pierres du domaine.

Elle appela les secours et donna des indications précises sur l’accès au hangar. Puis elle téléphona à Julien.

— Ne retournez pas dans le bâtiment. Éloignez-vous de la rivière et rejoignez le terrain surélevé près de l’ancien moulin. Les secours arrivent.

— Mais Thomas…

— Ton frère a besoin que tu restes vivant. C’est compris ?

Un silence.

— Oui, maman.

Jeanne raccrocha, puis s’agrippa au rebord de la fenêtre. La pluie frappait les volets comme des poignées de gravier. Dans sa tête, une seule phrase tournait : Je ne peux pas perdre un autre homme de ma famille.

À 2 h 37, les pompiers retrouvèrent Thomas sur une mezzanine du hangar, trempé et incapable de descendre. Il fut évacué par une équipe spécialisée. Julien, lui, avait rejoint un groupe de voisins sur une hauteur.

Lorsque Jeanne reçut enfin l’appel confirmant que ses deux fils étaient hors de danger, ses jambes cédèrent. Mireille la rattrapa avant qu’elle ne tombe.

— Ils sont vivants, souffla Jeanne.

Puis elle éclata en sanglots.

Elle pleurait pour André, pour cette nuit interminable, pour les arbres qu’elle avait passé des mois à sauver et pour cette famille qui ne semblait comprendre sa valeur que lorsqu’elle risquait de perdre quelqu’un.

Mais au petit matin, une autre nouvelle arriva.

Les trois parcelles du bas avaient été ravagées. Les jeunes plantations avaient disparu sous la boue. Le hangar était endommagé, les clôtures arrachées et une partie du matériel agricole inutilisable.

L’oliveraie du coteau, elle, avait subi des dégâts limités.

Les vieux arbres avaient tenu.

Leurs racines profondes, les terrasses entretenues par Jeanne et les murets qu’elle avait patiemment remontés avaient contribué à stabiliser le sol. Cela ne signifiait pas que les oliviers avaient arrêté la crue : la pluie et la puissance de l’eau avaient dépassé les capacités de protection du terrain. Mais la pente avait mieux résisté que les parcelles basses, où les fossés étaient obstrués et les jeunes plants encore peu enracinés.

Quand Mathieu découvrit l’étendue des dégâts, il resta longtemps debout au bord du champ.

— Tout est parti, murmura-t-il.

Jeanne arriva derrière lui, couverte de boue.

— Pas tout.

Il se retourna.

— Tu savais que ça arriverait ?

— Non. Je savais seulement que la rivière pouvait déborder et que les fossés devaient être entretenus.

Mathieu baissa les yeux.

Pour la première fois depuis la mort de son père, il ne trouva rien à lui répondre.

Le vieux cahier noir

Deux jours après la crue, Thomas retourna dans le hangar avec un expert mandaté pour évaluer les dégâts. Il voulait vérifier ce qui pouvait être récupéré parmi les documents sauvés.

Dans un placard métallique renversé, derrière des factures détrempées, il trouva une boîte en fer que son père utilisait autrefois pour conserver ses papiers importants.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs lettres, des plans cadastraux et un carnet relié de toile noire.

Thomas reconnut immédiatement l’écriture d’André.

Ce n’était pas le cahier que Jeanne gardait dans la cuisine. Celui-ci était plus ancien, gonflé par l’humidité, avec une étiquette presque effacée portant ces mots :

« Coteau — travaux, comptes et décisions. »

Thomas l’emporta chez sa mère.

Jeanne, en le voyant, pâlit.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Dans le placard du hangar. Papa l’avait caché avec les anciens papiers.

Elle posa lentement sa tasse.

— Je croyais qu’il l’avait détruit.

— Pourquoi aurait-il fait ça ?

Jeanne ne répondit pas tout de suite.

Elle ouvrit le carnet avec précaution. Les premières pages contenaient des notes techniques sur les arbres, des dates de taille et des dépenses pour réparer les terrasses. Puis, à partir d’une année marquée par une mauvaise récolte, les entrées changeaient de nature.

Des chiffres, des montants, des versements.

Et, à côté de nombreuses sommes, une initiale revenait sans cesse : J.

Thomas fronça les sourcils.

— C’est toi ?

Jeanne acquiesça.

— Les comptes du domaine.

— Mais papa gérait tout !

Elle releva les yeux.