— Parce que je ne voulais pas vous faire porter nos dettes. Et parce que je pensais que votre père finirait par vous expliquer.
— On t’a laissée avec les terres les plus difficiles, alors que c’est toi qui avais sauvé les autres.
— Vous avez reçu ce que votre père avait prévu de vous laisser.
— Mais tu as accepté…
— Oui, Thomas. J’ai accepté le partage. Je ne vous ai pas demandé de me rendre les parcelles. J’ai seulement choisi de ne pas vendre le coteau.
Elle posa la lettre sur la table.
— Ce qui me blesse, ce n’est pas d’avoir des arbres difficiles à entretenir. C’est de vous avoir entendus parler de moi comme d’une femme dont la vie serait terminée.
Thomas baissa la tête.
— Je suis désolé, maman.
Elle ne répondit pas immédiatement. Elle avait attendu cette reconnaissance si longtemps qu’elle ne savait plus quoi en faire.
— Alors, ne te contente pas de le dire, finit-elle par murmurer. Apprends à regarder les gens avant de décider ce qu’ils valent.
Le beau-père qui voulait acheter le coteau
Le lendemain, Bernard revint au domaine.
Cette fois, il n’arrivait pas avec son sourire de vendeur. Il avait appris que les terres du bas étaient dévastées et que les vieux oliviers de Jeanne avaient mieux résisté.
— J’ai entendu parler de la crue, dit-il. Je suis désolé pour les garçons.
— Merci.
Il regarda la pente.
— Avec les dégâts, ils vont avoir besoin d’argent. Je pourrais leur avancer une somme contre une garantie sur leurs parcelles.
Jeanne le fixa.
— Et vous espérez quoi en échange ?
— Je fais du commerce, Jeanne. Je ne m’en cache pas.
Il sortit une chemise contenant une proposition de rachat du coteau, accompagnée d’une offre de financement pour les fils.
Jeanne parcourut les documents.
Le montant proposé pour sa terre avait augmenté. Mais les clauses prévoyaient aussi des conditions qui auraient pu rendre une vente future difficile à éviter si elle ne pouvait pas respecter certaines obligations financières.
— Vous avez donc décidé que nous étions assez désespérés pour signer n’importe quoi ?
Bernard se raidit.
— Je vous propose une solution. Les garçons ont des emprunts à rembourser et des plantations à reconstruire. Vous pourriez tous y gagner.
— Vous pourriez surtout gagner un terrain que vous vouliez depuis le début.
Il referma sa chemise.
— Vous avez toujours été méfiante.
— Non. J’ai appris à lire les petites lignes.
Bernard tenta de s’adresser à Thomas, qui se tenait près de la porte.
— Tu comprends bien que je veux aider la famille.
Thomas regarda les documents, puis sa mère.
Il pensa aux comptes du carnet, aux années de travail invisible, aux avertissements que personne n’avait voulu entendre.
— Si vous voulez aider, proposez des conditions que chacun peut examiner avec un conseiller indépendant. Mais nous ne signerons rien aujourd’hui.
Bernard resta silencieux. Il avait probablement imaginé que les fils de Jeanne seraient trop occupés à sauver leurs terres pour s’intéresser aux détails.
Il rangea les documents et partit.
Jeanne ne se réjouit pas de l’avoir repoussé. Elle savait que les dégâts de la crue auraient des conséquences financières importantes. Mais elle était soulagée que, cette fois, personne ne puisse prétendre qu’une urgence imposait de signer dans la précipitation.
Trois frères, une mère et neuf cents oliviers
Les semaines suivantes furent difficiles.
Les assurances examinèrent les dommages. Les experts évaluèrent les pertes. Les fils durent discuter avec leurs créanciers et revoir leurs projets. La famille sollicita également des conseils techniques pour comprendre comment restaurer les sols, dégager les écoulements et protéger les nouvelles plantations contre de futurs épisodes de pluie intense.
Jeanne n’avait pas de solution miracle. Les vieux oliviers ne pouvaient pas rembourser les dettes à eux seuls, et leur entretien demanderait encore beaucoup de temps et d’argent.
Mais le cahier d’André changea leur manière de travailler ensemble.
Mathieu, l’aîné, fut le premier à revenir au coteau.
Il trouva sa mère en train de dégager les branches mortes au pied d’un arbre.
— Laisse-moi faire, dit-il.
Jeanne se redressa.
— Tu sais tailler un vieil olivier ?
— Pas vraiment.
— Alors, regarde d’abord.
Elle lui montra comment repérer les branches mortes, comment dégager le centre de l’arbre sans l’affaiblir et comment éviter de couper trop sévèrement une charpente déjà fragile.
Mathieu l’écouta sans discuter.
Au bout d’une heure, il s’arrêta.
— Papa m’a appris à conduire le tracteur. Il m’a appris à reconnaître les maladies. Mais je ne me souviens pas qu’il m’ait jamais montré comment tu faisais.
Jeanne continua de travailler.
— Tu ne me l’as jamais demandé.
Il acquiesça, incapable de nier.