« Mon fils me fait confiance. Il signe ce que je lui recommande depuis qu’il a commencé à travailler. Il ne vérifiera pas chaque ligne. »
Julien devint livide.
L’enregistrement continua.
« Et Claire ? » demanda la femme.
« Elle ne verra rien avant que ce soit fait. Une fois le financement débloqué, on pourra rembourser une partie des dettes et régler les problèmes de la société. »
— Quelle société ? murmura Julien.
Claire ne répondit pas.
La conversation poursuivit son cours.
Puis la jeune femme posa une question qui glaça les trois personnes présentes.
« Et si le prêteur découvre que les documents sont faux ? »
Philippe répondit sans hésiter :
« Alors ce sera au nom de Julien. C’est lui qui aura signé. »
Julien se leva d’un bond.
— Il voulait me faire porter la responsabilité !
Monique plaqua une main sur sa bouche.
Mais l’enregistrement n’était pas terminé.
Un bruit de porte se fit entendre, suivi de la voix de Philippe, plus basse.
« Et ma femme ? Elle ne doit surtout pas découvrir le reste. Si elle parle à l’avocat de son père, nous sommes finis. »
La jeune femme demanda :
« Tu crois vraiment qu’elle possède encore ces documents ? »
Philippe répondit :
« Henri était un homme prudent. Il avait conservé des copies de tout. Si Monique comprend ce qu’il avait prévu, elle saura que je n’ai pas seulement utilisé l’argent de la famille. »
Puis le fichier s’arrêta.
Pendant plusieurs secondes, on n’entendit que le bourdonnement de l’ordinateur.
Monique regarda son fils.
— Qu’est-ce que ton père a fait ?
Julien secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Mais Claire avait remarqué quelque chose.
Le nom d’Henri.
Son grand-père maternel était mort douze ans plus tôt. Il avait laissé à Monique une enveloppe contenant des documents qu’elle n’avait jamais pris le temps de lire.
Monique s’en souvint soudain.
— Il m’avait demandé de conserver une boîte. Il disait que je devrais l’ouvrir si un jour Philippe me demandait de signer des documents financiers inhabituels.
Julien la fixa.
— Où est cette boîte ?
— Dans le coffre de la banque.
Le lendemain matin, ils se rendirent tous les trois à l’agence.
La boîte contenait des relevés anciens, plusieurs courriers et une copie d’un accord signé par Philippe vingt ans auparavant.
Henri avait prêté une somme importante à la société de son gendre pour l’aider à traverser une période difficile. En échange, Philippe s’était engagé à ne jamais utiliser les garanties familiales sans consentement explicite et à informer Monique de certaines opérations exceptionnelles.
Un courrier plus récent, rédigé par Henri peu avant sa mort, précisait qu’il avait découvert des incohérences dans plusieurs comptes de la société.
Il n’accusait personne directement.
Il demandait simplement que ses documents soient conservés et examinés si de nouvelles anomalies apparaissaient.
Monique sentit ses jambes faiblir.
Son père avait pressenti le danger.
Et elle avait passé des années à défendre Philippe chaque fois que quelqu’un osait remettre en question ses décisions.
Cette fois, elle ne détournerait pas les yeux.
Avec l’aide d’un avocat et d’un expert-comptable, la famille fit examiner les documents et les enregistrements. Les anomalies furent signalées aux interlocuteurs compétents, et les démarches nécessaires furent engagées pour empêcher toute utilisation frauduleuse des informations de Julien.
Philippe fut confronté aux éléments recueillis.
Il nia d’abord avoir préparé un financement au nom de son fils. Puis il prétendit avoir simplement voulu aider une connaissance en difficulté.
Mais lorsqu’on lui présenta l’enregistrement, son assurance disparut.
La jeune femme, qui s’appelait Anaïs, accepta finalement de transmettre les messages et les documents qu’elle avait conservés. Elle reconnut avoir participé à certaines démarches, tout en affirmant que Philippe lui avait présenté l’opération comme légale.
L’enquête devait déterminer précisément le rôle de chacun.
Pour Monique, cependant, la décision la plus difficile ne concernait ni l’argent ni les documents.
Elle concernait son mariage.
Après trente-deux ans de vie commune, elle aurait pu accepter les excuses de Philippe, comme elle l’avait fait tant de fois pour préserver les apparences.
Il tenta d’ailleurs de la convaincre.
Il lui parla de leurs souvenirs, de Julien enfant, des vacances en famille et de toutes ces années passées ensemble.
— Tu ne peux pas jeter trente-deux ans pour une erreur, lui dit-il.
Monique le regarda longuement.
— Ce n’est pas une erreur, Philippe. C’est une succession de décisions. Tu as trompé ta femme, tu as menti à ton fils et tu as essayé de lui faire porter les conséquences de tes actes.
— J’ai voulu protéger tout le monde.
— Non. Tu as voulu te protéger toi-même.
Elle lui demanda de quitter leur domicile et entama une procédure de séparation.