Ma chère Élise,
Si tu lis ces mots, c’est que je n’ai pas réussi à te protéger comme je l’aurais voulu.
Ton père ne cherche pas seulement à contrôler notre famille. Il cherche à effacer ce que j’ai découvert dans les comptes de Delcourt Industries.
Des sommes ont été transférées vers des sociétés qui n’ont aucune activité réelle. J’ai conservé des copies des factures, des ordres de paiement et des courriers qui montrent que certaines décisions ont été prises sans l’accord des administrateurs.
Lorsque j’ai voulu en parler, Victor m’a dit que je détruirais notre famille.
Si quelque chose m’arrive, ne laisse personne te convaincre que tes souvenirs sont faux simplement parce qu’il possède les moyens de les contester.
Je t’aime plus que tout.
Maman.
Adrien relut les dernières lignes.
Son père avait été accusé d’avoir détourné plusieurs millions d’euros au sein de ce même groupe.
Il ouvrit la pochette comptable.
Les premières pages comportaient des numéros de factures, des dates et les noms de sociétés qu’il ne connaissait pas. Sur plusieurs documents, le nom de Paul Morel apparaissait à côté de paiements contestés.
Mais quelque chose ne collait pas.
Certaines pièces portaient des dates postérieures à la dernière période pendant laquelle son père avait travaillé pour Delcourt Industries. D’autres comportaient des signatures dont l’authenticité restait à vérifier.
Adrien sentit le sang lui quitter le visage.
— Mon père n’a peut-être pas détourné cet argent, murmura-t-il. Quelqu’un a peut-être utilisé son nom.
Élise le regarda.
— Votre père connaissait ma mère ?
— Ils travaillaient ensemble. Il disait qu’elle était la seule personne au conseil à poser les bonnes questions.
Un bruit de pas résonna dans le couloir.
Adrien referma le carnet et glissa les documents dans la pochette.
La voix de Victor s’éleva derrière la porte de l’orangerie.
— Je sais que tu es là, Élise.
Puis il ajouta, avec une tranquillité presque effrayante :
— Adrien, mon garçon, tu peux encore sortir de cette histoire sans perdre ce que je t’ai promis.
Adrien comprit alors la véritable raison de son mariage.
Victor n’avait pas choisi un homme qu’il jugeait digne d’épouser sa fille. Il avait choisi un homme dont la famille avait déjà été désignée comme coupable dans une affaire financière. Si Élise disparaissait, se blessait ou accusait son père, Adrien serait le mari intéressé qui avait épousé une héritière instable. Et si les documents réapparaissaient, son passé familial rendrait ses déclarations suspectes.
Il était le candidat idéal pour porter une nouvelle fois le blâme.
Le mari que Victor avait sous-estimé
Adrien rangea les documents dans sa veste.
— Élise, écoutez-moi. Nous allons sortir par la porte de service et rejoindre les secours. Ensuite, ces documents seront remis à des professionnels indépendants. Je ne vous demanderai pas de me convaincre de votre histoire ce soir.
Elle le fixa longuement.
— Et si votre père était coupable ?
— Alors je devrai l’accepter. Mais je ne vais pas condamner une femme parce que cela arrangerait l’homme qui finance ma famille.
Ils quittèrent l’orangerie par une issue donnant sur la cour arrière.
Un membre du personnel tenta de les arrêter, affirmant que Victor avait demandé à ce qu’Élise reste au château. Adrien lui répondit qu’ils attendaient une assistance médicale et qu’il n’autoriserait personne à les retenir.
Quelques minutes plus tard, les secours arrivèrent. Un médecin examina la plaie d’Élise et confirma qu’elle nécessitait des soins, sans pouvoir tirer de conclusion sur les circonstances des blessures plus anciennes.
Élise fut transportée à l’hôpital, accompagnée d’une professionnelle chargée de veiller à sa sécurité. Adrien remit une copie des documents à son avocat et conserva les originaux sans les modifier, en attendant que leur authenticité puisse être examinée.
Victor, lui, arriva à l’hôpital peu après minuit.
Il ne se précipita pas vers sa fille.
Il se dirigea vers Adrien.
— Tu viens de détruire ton avenir pour une femme qui ne peut même pas distinguer ses souvenirs de ses délires.
Adrien ne bougea pas.
— C’est une affirmation grave. Vous devrez la démontrer.
Le sourire de Victor disparut.
— Tu crois que quelques vieux papiers vont effacer les dettes de ta famille ? Tu crois que je ne peux pas te faire perdre tout ce que je t’ai promis ?
— Vous pouvez retirer votre offre. Vous pouvez même essayer de convaincre les autres que je suis un imbécile. Mais vous ne pouvez plus me demander de signer les yeux fermés.
Victor s’approcha encore.
— Tu ne sais pas ce que tu protèges.
Adrien répondit sans hausser la voix :
— Je sais ce que je refuse de devenir.
Pour la première fois, Victor ne trouva rien à répliquer.
Treize ans de silence
Les jours suivants furent difficiles.