Gabriel se redressa avec difficulté.

— Et mes associés ?

— Deux d’entre eux ont été contactés pour discuter d’une transition de direction. On leur a présenté votre état comme irréversible, alors qu’aucun diagnostic définitif n’avait encore été établi.

Gabriel resta silencieux.

Ce n’était donc pas seulement une question d’héritage.

Quelqu’un préparait aussi la prise de contrôle de son entreprise.

— Je veux que tout soit transmis aux autorités, dit-il. Les documents, les messages, les demandes notariales, tout.

Alejandro acquiesça.

— Nous le ferons par les voies légales. Et nous veillerons à ce que votre santé et votre capacité à prendre des décisions soient évaluées indépendamment.

Gabriel regarda le plafond.

Il avait passé des années à bâtir une entreprise en croyant que la réussite protégeait des dangers ordinaires. Il avait imaginé les concurrents, les procès, les erreurs de gestion.

Il n’avait jamais imaginé que la menace puisse dormir à côté de lui.

— Il y a autre chose, ajouta Alejandro.

Gabriel tourna la tête.

— Quoi ?

— Une compagnie d’assurance a reçu une demande de vérification concernant une police souscrite sur votre vie. Le bénéficiaire est votre épouse. La demande a été faite quelques jours avant votre première hospitalisation.

Gabriel sentit sa respiration s’accélérer.

Alejandro posa une main sur le dossier.

— Je ne peux pas vous dire ce que cela signifie à elle seule. Mais, associée aux autres éléments, cette démarche mérite d’être examinée.

Gabriel ferma les yeux.

La douleur qu’il ressentait n’était plus physique.

Il repensait à leurs voyages, aux repas de famille, aux promesses échangées devant leurs amis. Il repensait à Renata lui disant qu’ils vieilliraient ensemble.

Il se demanda à quel moment elle avait cessé de voir un mari en lui pour ne voir qu’un obstacle à éliminer.

Puis il se força à rouvrir les yeux.

Il ne pouvait pas répondre à cette question.

Pas encore.

Et il ne laisserait pas sa colère décider de la suite.

Trois jours plus tard, la police vint recueillir sa déposition.

Les enquêteurs avaient récupéré les comprimés conservés par Laura, les premiers résultats du laboratoire, ainsi que des images de surveillance de la maison.

Ils avaient également interrogé plusieurs employés.

Ofelia avait d’abord nié toute implication. Puis, confrontée à des messages et à des incohérences dans ses déclarations, elle avait demandé à parler à son avocat.

Elle finit par reconnaître avoir remis des comprimés à Gabriel à la demande de Renata. Elle affirmait que son employeuse lui avait présenté le traitement comme une préparation médicale autorisée, destinée à soulager les symptômes de son mari.

Mais les enquêteurs découvrirent des messages dans lesquels Renata insistait pour qu’Ofelia respecte une quantité précise et vérifie que Gabriel avait bien avalé les comprimés.

Un autre message évoquait le calendrier du notaire.

Les éléments étaient inquiétants, mais les enquêteurs ne présentèrent pas leurs soupçons comme une preuve définitive. Ils devaient encore établir la nature exacte des substances, leur origine, l’intention des personnes impliquées et les responsabilités de chacun.

Gabriel, lui, ne chercha pas à confronter son épouse.

Il laissa la procédure suivre son cours.

Le soir même, Renata lui envoya un message :

« Je ne comprends pas comment tu peux me faire subir cela après tout ce que j’ai fait pour toi. »

Il relut la phrase plusieurs fois.

Puis il répondit :

« Je ne cherche pas à te faire subir quoi que ce soit. Je cherche à comprendre ce qui m’est arrivé. La vérité sera établie par les personnes compétentes. »

Elle ne répondit plus.

Les jours suivants furent consacrés à sa guérison.

Son état s’améliora progressivement grâce aux soins. Il put recommencer à marcher avec de l’aide, puis faire quelques pas sans soutien. Les médecins restaient prudents, mais les analyses montraient une évolution favorable.

Pendant sa convalescence, Laura lui rendit visite deux fois avec Mateo.

La première fois, elle apporta une soupe maison.

La seconde, Mateo lui offrit un dessin.

On y voyait une maison avec un toit rouge, un grand soleil et trois personnages devant la porte.

Au-dessus du plus grand, l’enfant avait écrit : « Monsieur Gabriel ».

Au-dessus du plus petit : « Moi ».

Le troisième personnage tenait une casserole.

Gabriel rit doucement.

— Et qui est-ce ?

— Maman, répondit Mateo. C’est elle qui fait les meilleures soupes.

Gabriel regarda Laura.

— Il a raison.

Elle sourit, puis redevint sérieuse.

— Vous n’avez pas besoin de nous offrir quoi que ce soit, monsieur. J’ai fait ce que je pensais juste.

— Je le sais. Mais je voudrais que vous sachiez quelque chose : je ne vous aiderai pas parce que vous m’avez sauvé la vie. Je veux que vous ayez la possibilité de choisir votre avenir sans avoir à craindre de perdre votre emploi ou votre logement parce que vous avez dit la vérité.