— Et maintenant ? demanda Sophie.

Lucas regarda sa mère.

— Maintenant, j’attends de voir s’ils sont capables de répondre à leur propre fils.

2. La réponse qui arriva le lendemain

Le lendemain matin, à 8 h 17, une réponse arriva.

Elle ne venait pas directement de Claire ou de Thomas, mais de l’assistante de direction du centre.

Le message était poli, froid et parfaitement professionnel.

On expliquait que le docteur Morel ne pouvait pas donner suite à une demande de rendez-vous sans connaître précisément son objet. On lui demandait de transmettre des informations complémentaires afin que la direction puisse étudier sa requête.

Lucas relut le courrier.

— Ils parlent de moi comme si j’étais un client qui voulait un devis.

Sophie s’approcha de lui.

— Tu n’es pas obligé de leur répondre immédiatement.

— Si je ne réponds pas, ils vont continuer à prétendre qu’ils ne comprennent pas.

Il prit une feuille et écrivit une seconde fois.

« Je ne vous contacte pas pour demander des soins. Je suis le garçon que vous avez refusé de ramener chez vous après ma naissance. Ma mère adoptive, Sophie Bernard, m’a élevé avec amour. Je ne cherche ni votre argent ni votre nom. Je vous demande une rencontre pour comprendre votre décision. »

Cette fois, la réponse ne vint pas dans la journée.

Ni le lendemain.

Pendant une semaine, Lucas vérifia sa boîte de réception plusieurs fois par heure.

Puis, un vendredi soir, le téléphone de Sophie sonna.

Elle décrocha.

— Allô ?

Une voix féminine se fit entendre.

— Madame Bernard ? Je suis Claire Morel.

Sophie se figea.

Lucas, qui travaillait à la table du salon, leva immédiatement la tête.

— Je vous appelle au sujet du message de Lucas, poursuivit Claire. Mon mari et moi avons pris connaissance de sa demande.

Sa voix était maîtrisée, presque mécanique.

— Nous souhaiterions le rencontrer.

Sophie ferma les yeux une seconde.

— Pourquoi maintenant ?

Un silence.

— Parce qu’il est temps de parler.

— Il y a seize ans, vous avez eu l’occasion de parler. Vous avez surtout eu l’occasion de garder votre enfant.

La respiration de Claire devint irrégulière.

— Je sais ce que vous pensez de moi.

— Non, répondit Sophie. Vous ne le savez pas. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir un enfant qui pleure parce qu’il croit que son visage est la raison pour laquelle on ne l’aime pas. Vous ne savez pas ce que c’est que de lui expliquer qu’il n’a rien fait de mal alors qu’il cherche désespérément ce qu’il aurait pu faire différemment.

Au bout du fil, Claire ne répondit pas.

Sophie poursuivit, sans hausser le ton :

— Lucas acceptera de vous rencontrer si c’est ce qu’il souhaite. Mais je serai présente. Et cette rencontre ne sera pas une opération de communication pour votre clinique.

— Je comprends.

— J’espère que oui.

Sophie raccrocha.

Lucas s’approcha d’elle.

— C’était elle ?

Sophie hocha la tête.

— Ils veulent te rencontrer.

Il resta immobile.

Pendant des années, il avait imaginé ce moment. Il avait imaginé une mère en larmes, un père honteux, des excuses sincères.

Mais maintenant que la rencontre devenait possible, il ne ressentait ni joie ni soulagement.

Seulement une peur immense.

— Et s’ils me regardent comme ils m’ont regardé à la naissance ?

Sophie posa les deux mains sur ses épaules.

— Alors tu sauras quelque chose sur eux. Mais tu ne découvriras rien de nouveau sur ta valeur.

Lucas la serra dans ses bras.

— Tu viendras avec moi ?

— Bien sûr.

3. Seize ans plus tard, face à face

La rencontre fut organisée dans un bureau neutre, en présence d’une professionnelle chargée d’accompagner l’échange.

Lucas avait choisi un pull bleu foncé et un pantalon simple. Sophie l’accompagnait, assise à ses côtés.

Lorsqu’ils entrèrent, Claire Morel se leva immédiatement.

Elle avait vieilli. Quelques fils blancs traversaient ses cheveux, et ses mains tremblaient légèrement.

Thomas, lui, resta debout près de la fenêtre.

Lucas reconnut leurs visages sans avoir besoin de consulter les photographies.

Il avait leurs yeux.

Leur forme de nez.

Certains traits de son visage semblaient appartenir à l’un, d’autres à l’autre.

Cette ressemblance lui donna presque le vertige.

Claire fit un pas vers lui.

— Lucas…

Il ne bougea pas.

— Bonjour, madame.

Le mot la blessa visiblement.

— Tu peux m’appeler Claire, si tu préfères.

— Je ne sais pas comment je dois vous appeler.

Personne ne trouva quoi répondre.

Thomas finit par désigner les sièges.

— Asseyons-nous.

Lucas prit place à côté de Sophie.

Il avait préparé trois questions.

Il les posa sans détour.

— Première question : est-ce que vous saviez que ma marque de naissance ne mettait pas ma vie en danger ?

Claire baissa les yeux.