— Oui. Les médecins nous avaient expliqué que c’était une marque vasculaire et qu’il existait des possibilités de prise en charge, selon son évolution et tes besoins. Il n’y avait aucune urgence médicale qui justifiait de te rejeter.

— Alors pourquoi ?

Thomas prit la parole.

— Nous étions jeunes. Nous avions peur de l’impact sur notre vie professionnelle.

Lucas le fixa.

— Vous aviez quel âge ?

— Trente ans, répondit Claire.

— Et moi, j’avais quelques heures.

La phrase tomba dans la pièce.

Thomas serra les mâchoires.

— Tu ne peux pas comprendre le contexte dans lequel nous vivions.

Lucas eut un sourire amer.

— Vous avez raison. Je ne peux pas comprendre comment on peut regarder son bébé et penser d’abord à sa réputation.

Claire se mit à pleurer.

Thomas, lui, resta silencieux.

Lucas passa à sa deuxième question.

— Est-ce que vous avez essayé de me retrouver ?

Claire secoua la tête.

— Pas vraiment.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

Elle essuya ses joues.

— J’ai demandé quelques nouvelles au début. Puis j’ai cessé. Je me disais que tu serais adopté par une famille qui pourrait t’offrir une vie heureuse.

— Vous vous êtes raconté ça pour pouvoir continuer à vivre tranquillement ?

Claire ne répondit pas.

Thomas intervint :

— Nous avons pris une décision terrible. Nous ne sommes pas fiers de ce qui s’est passé.

Lucas tourna lentement la tête vers lui.

— Vous avez eu seize ans pour en être fiers ou honteux. Moi, j’ai eu seize ans pour vivre avec les conséquences.

Il marqua une pause.

— Troisième question : si je n’avais pas découvert les documents, m’auriez-vous contacté un jour ?

Cette fois, le silence fut total.

Claire regarda Thomas.

Thomas regarda la table.

Aucun des deux ne répondit.

Lucas sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine.

Il avait espéré qu’ils mentiraient, peut-être. Qu’ils prétendraient avoir voulu le retrouver. Qu’ils inventeraient une histoire plus facile à entendre.

Mais leur silence était plus clair que n’importe quelle réponse.

— D’accord, dit-il enfin.

Il se leva.

Claire se leva à son tour.

— Lucas, attends. Je sais que nous ne pouvons pas effacer ce qui s’est passé. Mais j’aimerais apprendre à te connaître. Si tu nous en laisses la possibilité.

Lucas la regarda.

Il observa les larmes sur son visage, les doigts crispés de Thomas, leurs vêtements élégants et le bureau où ils avaient probablement signé des dizaines de contrats.

Il ne ressentit pas de haine.

Il ressentit quelque chose de plus difficile à expliquer : le deuil d’une famille qu’il n’avait jamais eue.

— Je vais réfléchir, répondit-il. Mais je ne vous promets rien.

Puis il sortit avec Sophie.

Dans le couloir, il marcha jusqu’à l’ascenseur sans parler.

Lorsque les portes se refermèrent, il se tourna vers elle.

— Maman, pourquoi est-ce que j’ai encore mal alors que je savais déjà ce qu’ils avaient fait ?

Sophie l’attira contre elle.

— Parce que savoir quelque chose et l’entendre de la bouche des personnes concernées, ce n’est pas la même chose.

Lucas enfouit son visage contre son épaule.

— J’aurais voulu qu’ils regrettent assez pour venir me chercher.

— Je sais, mon chéri.

— Mais ils ne sont pas venus.

— Non.

Sophie ne lui mentit pas.

Elle resta simplement là, à le tenir pendant qu’il pleurait.

Et, peu à peu, Lucas comprit que la femme qui l’avait accompagné dans cette pièce était la seule personne qui n’avait jamais eu besoin d’une raison pour le choisir.

4. La vérité que Thomas voulait encore cacher

Deux semaines plus tard, Lucas reçut une lettre de Thomas.

Il l’ouvrit seul dans sa chambre.

Son père biologique expliquait que la naissance avait provoqué une crise dans leur couple. Il reconnaissait avoir eu peur des réactions de leurs clients, de la presse et de leur entourage. Il disait avoir laissé sa femme porter une décision qu’il avait pourtant approuvée.

Puis venait une phrase qui fit trembler Lucas de colère :

« À l’époque, je pensais protéger l’avenir de notre famille. »

Lucas posa la lettre sur son bureau.

Il relut le passage.

Puis il appela Sophie.

— Maman, il continue à parler de sa famille comme si je n’en avais jamais fait partie.

Sophie s’assit à côté de lui.

— Il essaie peut-être de justifier ce qu’il a fait. Mais une explication n’est pas une excuse.

Lucas sortit une feuille.

— Je veux lui répondre.

Cette fois, il ne voulait pas de confrontation spectaculaire. Il ne voulait pas publier leurs lettres sur Internet, contacter les journalistes ou chercher à détruire leur clinique.

Il voulait poser une limite.

Il écrivit :