— À quel âge ? ai-je répondu sèchement. Je ne sais pas. Et alors ?

Ma grand-mère m’a regardée sans colère, mais avec une tristesse qui m’a immédiatement mise mal à l’aise.

— À neuf ans.

Je me suis redressée sur mon lit.

— Neuf ans ?

— Oui. À neuf ans, ton père travaillait déjà dans les champs. À onze ans, il portait des sacs de farine dans un moulin. À treize ans, il avait quitté l’école pour aider ses parents à nourrir ses frères et sœurs. Il n’a pas abandonné les livres parce qu’il était paresseux, ma petite. Il n’a jamais eu le temps d’apprendre à les lire.

Je n’ai rien répondu.

Ma grand-mère a poursuivi, les yeux fixés sur ses mains ridées.

— Tu sais ce qu’il faisait quand tu étais petite ? Il rentrait de l’entrepôt avec les doigts abîmés, mangeait en silence, puis s’asseyait près de ton berceau. Il te regardait dormir et disait qu’un jour, tu saurais lire tous les livres du monde. Il voulait que tu aies ce qu’il n’avait jamais eu.

Ces paroles m’ont frappée plus durement que n’importe quelle réprimande.

J’ai repensé aux soirées où mon père rentrait couvert de poussière, aux vêtements qu’il portait pendant des années sans jamais s’en acheter de nouveaux, aux pièces qu’il glissait dans une enveloppe pour payer mes fournitures scolaires. Je croyais qu’il ne comprenait pas l’importance de mes études. En réalité, il leur accordait peut-être plus de valeur que moi.

— Pourquoi ne m’a-t-il jamais raconté tout ça ? ai-je murmuré.

— Parce qu’il ne voulait pas que tu aies pitié de lui. Ton père peut réparer une machine que personne d’autre ne comprend. Il sait reconnaître un roulement défectueux au bruit qu’il produit. Mais devant une lettre, il se sent comme un enfant qu’on gronde. Il cache sa honte derrière son silence.

Ma grand-mère s’est levée, puis s’est arrêtée devant la porte.

— Tu lui as dit que tu avais honte de lui. Mais as-tu seulement pensé à tout ce dont il aurait pu avoir honte, lui, et qu’il a pourtant surmonté pour que tu n’aies jamais à le vivre ?

Lorsqu’elle est partie, je suis restée longtemps immobile.

Puis j’ai entendu la porte de la cour grincer.

Mon père était toujours dehors.

Je me suis levée et je l’ai trouvé assis sur une vieille chaise, sous la lumière jaunâtre de l’ampoule. La lettre de l’école reposait sur ses genoux. Il la tenait avec précaution, comme s’il s’agissait d’un objet fragile.

Il ne m’a pas regardée tout de suite.

— Ta grand-mère t’a parlé ? a-t-il demandé.

J’ai hoché la tête.

— Papa, je…

Les mots se sont bloqués dans ma gorge.

Il a tenté de sourire.

— Ne t’inquiète pas. Je sais que tu as beaucoup de travail. À ton âge, on veut avoir une vie différente de celle de ses parents. C’est normal.

C’était pire que s’il m’avait grondée.

— Je ne voulais pas dire ça, ai-je soufflé.

— Si, tu le pensais au moins un peu.

Il a baissé les yeux vers la lettre.

— Parfois, j’aimerais pouvoir la lire tout seul. Quand le facteur apporte une enveloppe, je la garde quelques minutes avant de venir te chercher. J’essaie de reconnaître les mots. Mais les lettres se mélangent dans ma tête.

Sa voix était calme, mais chaque phrase me faisait comprendre à quel point il avait souffert en silence.

— J’ai peur, parfois, de signer quelque chose sans savoir ce que c’est. J’ai peur qu’on me trompe. Et j’ai peur qu’un jour, tu sois trop occupée pour m’aider.

Je me suis assise à côté de lui.

— Je suis désolée, papa.

Il a posé une main sur mon épaule.

— Je ne te demande pas d’avoir honte de rien. Je veux seulement que tu comprennes que tout le monde n’a pas eu les mêmes chances.

Cette nuit-là, je lui ai lu la lettre de l’école. Elle annonçait simplement une réunion avec les parents au sujet des résultats de fin de trimestre. Rien de grave.

Mais, au lieu de ranger la feuille et de retourner à mes devoirs, je lui ai demandé :

— Papa, tu voudrais apprendre à lire ?

Il m’a regardée comme si je venais de lui proposer quelque chose d’impossible.

— À mon âge ?

— Pourquoi pas ?

Il a hésité longtemps avant de répondre.

— J’aurais peur que tu te moques de moi.

— Je ne me moquerai jamais de toi.

Je lui ai pris la main.

— Tu m’as appris à marcher quand j’étais petite. Maintenant, je peux t’aider à apprendre autre chose.

Le lendemain, nous avons commencé avec un vieux cahier et un crayon. Je lui ai montré les lettres de son prénom. Il les a tracées lentement, maladroitement, en fronçant les sourcils comme lorsqu’il réparait une pièce difficile.