Les premières semaines ont été compliquées. Il confondait certaines lettres, oubliait des sons et s’énervait lorsqu’il n’arrivait pas à déchiffrer une phrase. Plusieurs fois, il a voulu abandonner.

Mais je lui rappelais qu’il ne m’avait jamais demandé d’être parfaite à l’école. Il m’avait seulement demandé de faire de mon mieux.

Alors, chaque soir après le dîner, nous travaillions ensemble pendant vingt minutes.

Au bout de quelques mois, il a réussi à lire seul une petite annonce dans le journal. Il a recommencé trois fois, puis il a levé les yeux vers moi avec un sourire que je n’oublierai jamais.

— J’ai compris, a-t-il dit. Tout seul.

J’ai applaudi, et il s’est mis à rire. Ma mère, depuis la cuisine, a essuyé discrètement ses yeux.

Les années ont passé. Je suis devenue enseignante, et mon père a continué à travailler à l’entrepôt jusqu’à ce que son corps ne le lui permette plus. Il n’a jamais lu aussi vite que moi. Il lui arrivait encore de demander de l’aide pour certains documents compliqués.

Mais il n’avait plus peur de tenir un journal entre ses mains.

Un jour, bien plus tard, alors que j’étais déjà adulte, il m’a tendu une enveloppe.

— Lis-la quand tu auras le temps, m’a-t-il dit.

J’ai souri en l’ouvrant, prête à lui lire le contenu.

Puis je me suis arrêtée.

Sur le devant, d’une écriture lente et appliquée, il avait inscrit mon prénom.

À l’intérieur se trouvait une courte lettre. Il y avait des erreurs, des mots mal formés et des phrases qui n’étaient pas tout à fait correctes. Mais chaque ligne avait été écrite de sa main.

Il avait voulu me remercier de lui avoir appris à lire.

Et, à la fin, il avait ajouté :

« Ma fille, je n’ai pas pu t’offrir beaucoup de choses. Mais grâce à toi, je peux maintenant lire les mots que je n’ai jamais su dire. Je suis fier de toi. »

J’ai serré cette lettre contre moi en pleurant.

Je me suis souvent demandé pourquoi cette phrase prononcée en 1973 m’avait poursuivie pendant tant d’années. Ce n’était pas seulement parce que j’avais blessé mon père. C’était parce que j’avais confondu son manque d’instruction avec un manque de valeur.

J’avais oublié qu’un homme peut ne pas savoir lire une lettre et pourtant savoir lire la fatigue sur le visage de sa femme, la peur dans les yeux de son enfant et les besoins de toute une famille.

Mon père ne connaissait pas tous les mots du dictionnaire. Mais il connaissait le prix du travail, la patience, le sacrifice et l’amour silencieux.

Et moi, qui savais lire depuis l’enfance, j’avais encore beaucoup à apprendre.

Depuis, chaque fois que quelqu’un peine à comprendre un document, hésite devant une question ou demande de l’aide pour quelque chose que je trouve simple, je repense à lui.

Je me rappelle qu’on ne voit jamais toute l’histoire d’une personne en regardant ce qu’elle ne sait pas faire.

Parfois, derrière une difficulté que l’on juge trop vite, se cache une vie entière de combats dont nous ne savons rien.

Et parfois, les mots les plus importants ne sont pas ceux qu’une personne parvient à lire.

Ce sont ceux qu’elle essaie de nous transmettre, même lorsqu’elle ne sait pas encore comment les écrire.