Émilie sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Tu avais donc déjà découvert cette histoire avant les achats de Noël.
— Oui. J’avais demandé à Marc de m’expliquer. Il m’a répondu qu’il me parlerait après les fêtes. Puis j’ai vu Julien avec Sophie. J’ai compris que les deux affaires pouvaient être liées, mais je n’en avais pas la preuve.
— Et tu as choisi de me laisser croire que tu protégeais Julien ?
Claire accusa le coup.
— Je voulais voir ce qu’il ferait. Je voulais savoir s’il allait reconnaître la situation ou continuer à mentir. Mais j’aurais dû te dire plus tôt ce que j’avais découvert. Je suis désolée de t’avoir laissée dans le noir.
Émilie se rassit lentement.
Elle n’avait pas seulement affaire à un mari qui pouvait la tromper. Elle découvrait que sa belle-mère et son beau-père avaient peut-être enterré une histoire familiale entière, dont les conséquences pouvaient toucher plusieurs personnes.
— Et la lettre ? demanda-t-elle.
Claire la lui tendit.
L’enveloppe portait la date du 17 décembre, vingt-trois ans plus tôt. L’écriture était fine, légèrement penchée. Le prénom de Claire apparaissait en haut de la première page.
Émilie commença à lire.
« Claire,
Je vous écris parce que Julien refuse de me parler et que je ne sais plus à qui m’adresser. Je ne vous demande pas de choisir entre votre fils et moi. Je vous demande seulement de ne pas laisser les adultes décider à la place d’un enfant qui n’a encore rien fait.
Je suis prête à expliquer ce qui s’est passé, mais je ne veux pas que mon enfant grandisse au milieu de promesses que personne ne tiendra.
Si Julien ne veut pas me croire, qu’il le dise lui-même. Je ne veux plus entendre qu’il a besoin de temps, ni que votre famille réglera tout plus tard.
Je vous en prie, ne laissez pas cette histoire disparaître sans que personne ne sache la vérité. »
La lettre n’était pas signée.
Émilie la retourna.
Au dos, une phrase avait été ajoutée au stylo, d’une écriture différente :
« Elle a choisi de partir. N’en parlons plus. »
— Qui a écrit ça ? demanda-t-elle.
— Je ne le sais pas, répondit Claire. Je ne reconnais pas l’écriture de Sophie sur cette phrase. Et je ne peux pas affirmer qui l’a ajoutée.
Émilie relut la dernière ligne.
— Mais tu as reçu cette lettre ?
— Je ne m’en souviens pas. Elle se trouvait dans le bureau de Marc, parmi des documents anciens. Il est possible qu’elle ne m’ait jamais été remise à l’époque.
— Tu ne te souviens pas l’avoir lue ?
— Non.
Émilie leva les yeux.
— Alors quelqu’un a peut-être gardé une lettre qui t’était destinée pendant vingt-trois ans.
Claire ne répondit pas. Son visage suffisait.
À cet instant, un bruit de pas résonna dans le couloir.
Julien apparut dans l’encadrement de la porte. Il avait dû entendre leurs dernières phrases.
Son regard se posa sur les documents.
— Où avez-vous trouvé ça ?
Claire se redressa.
— Dans le bureau de ton père.
— Vous n’aviez pas à fouiller dans ses affaires !
— Ce sont des documents familiaux, Julien. Et certains portent mon nom.
Il s’approcha de la table et aperçut la lettre. Son visage se vida de ses couleurs.
Émilie remarqua ce changement.
— Tu sais ce que c’est ?
— Une vieille histoire.
— Une vieille histoire qui date de vingt-trois ans ?
Julien tendit la main pour récupérer la lettre.
Émilie la retira avant qu’il ne la touche.
— Non. Tu vas d’abord répondre à une question. Pourquoi Sophie était-elle avec toi hier ?
— Je te l’ai dit par message. Elle traverse une période compliquée.
— Ce n’est pas une réponse.
Il regarda sa mère, puis sa femme.
— Elle m’a contacté il y a quelques mois. Elle voulait me parler de quelque chose qui s’était passé avant notre séparation.
— De sa grossesse ?
Julien se figea.
Le silence qui suivit fut si long qu’Émilie entendit le chauffage se mettre en marche.
— Qui t’a parlé de ça ? finit-il par demander.
— Donc c’est vrai, murmura-t-elle.
— Je n’ai pas dit ça.
— Tu n’as pas besoin de le dire. Tu viens de réagir comme quelqu’un qui savait exactement de quoi je parlais.
Julien passa ses mains sur son visage.
— Sophie m’a affirmé qu’elle avait eu un enfant après notre séparation. Elle prétend que j’étais au courant à l’époque, mais que j’ai refusé de reconnaître ce qui s’était passé.
— Et est-ce vrai ?
— Je ne sais pas.
Émilie eut un rire bref, incrédule.
— Tu ne sais pas ?
— J’avais dix-neuf ans ! Tout était compliqué. Sophie était partie, elle ne répondait plus. Mes parents m’ont dit qu’elle avait décidé de recommencer sa vie ailleurs.