Claire se leva.

— Nous ne t’avons jamais dit qu’elle avait eu un enfant.

Julien se tourna vers elle.

— Papa m’a dit qu’elle avait abandonné l’idée de me revoir. Il m’a expliqué que vous aviez essayé de l’aider, mais qu’elle avait refusé.

— Je n’ai jamais vu cette lettre, répondit Claire. Si elle m’était destinée, je ne l’ai pas reçue, ou je l’ai oubliée. Et je ne sais pas ce que ton père t’a montré à l’époque.

Julien secoua la tête.

— Je ne comprends pas. Sophie m’a contacté parce qu’elle avait retrouvé des documents. Elle m’a dit qu’elle ne voulait plus garder ça pour elle.

— Et tu l’as emmenée faire du shopping de Noël en lui tenant la main ? demanda Émilie. Tu as dépensé notre argent dans un hôtel et chez un bijoutier. Tu pensais me raconter quoi ?

Julien baissa les yeux.

C’était la première fois qu’il semblait mesurer la portée de ce qu’il avait fait.

— L’hôtel, c’était pour parler tranquillement. Elle ne voulait pas que son fils entende notre conversation.

— Et les 1 180 euros chez le bijoutier ?

Il hésita.

— C’était un cadeau.

— Pour elle ?

Il ne répondit pas.

Émilie sentit ses yeux la brûler, mais elle refusa de détourner le regard.

— Tu as le droit d’avoir des questions sur ton passé, Julien. Tu as le droit de vouloir comprendre ce qui s’est passé avec Sophie. Mais tu n’avais pas le droit de me mentir, de dépenser l’argent de notre couple sans m’en parler et de me demander ensuite d’être raisonnable.

— Je sais.

— Non. Tu commences seulement à comprendre.

Elle posa les relevés sur la table.

— Je veux les relevés complets de notre compte joint. Je veux savoir à quoi correspondent les dépenses. Et je veux que tu m’expliques, sans détour, ce que tu as promis à Sophie.

Julien resta silencieux, puis finit par s’asseoir.

« Elle m’a demandé de faire un test de paternité. »

Émilie sentit sa respiration se bloquer.

— Pour l’enfant de vingt-trois ans ?

— Oui.

— Et tu as accepté ?

— Je lui ai dit que j’y réfléchirais.

— Depuis combien de temps ?

— Trois mois.

Trois mois.

Trois mois pendant lesquels Julien avait continué à dîner avec elle, à lui demander son avis sur les cadeaux de Noël, à parler de leurs projets pour l’année suivante. Trois mois pendant lesquels il avait caché une question capable de bouleverser leur histoire.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

Il se frotta les yeux.

— Parce que je ne savais pas si c’était vrai. Et parce que j’avais peur de ce que ça signifierait.

— Pour toi, ou pour nous ?

Il resta muet.

Émilie comprit alors que le mensonge ne tenait pas seulement à la main de Sophie dans celle de Julien. Il tenait à toutes ces décisions prises sans elle, à cette habitude de lui présenter les faits une fois qu’il avait déjà choisi ce qu’elle devait en savoir.

Claire reprit la lettre.

— Il reste une chose que nous devons comprendre. Le relevé bancaire et cette lettre se trouvent ensemble dans le bureau de Marc. Si quelqu’un a transféré de l’argent à l’époque, nous devons savoir pourquoi. Mais je ne veux accuser personne avant d’avoir les documents complets.

Julien se tourna vers elle.

— Tu crois que papa a payé Sophie ?

— Je ne sais pas. La date du transfert correspond à la période où elle m’a parlé de sa grossesse. C’est une coïncidence qui mérite d’être vérifiée, pas une preuve.

Émilie observa son mari.

— Et le cadeau chez le bijoutier ?

Julien inspira.

— J’ai acheté une montre. Je voulais la lui donner si le test confirmait ce qu’elle disait. Je pensais que ce serait une manière de reconnaître ce qu’elle avait vécu.

— Une montre à 1 180 euros, payée avec notre argent, avant même de savoir si son histoire était vraie ?

— Je voulais faire quelque chose de bien.

— Tu aurais pu commencer par me dire la vérité.

Julien ne trouva rien à répondre.

Ce soir-là, Émilie ne lui demanda pas de quitter définitivement la maison. Elle ne lui promit pas non plus de rester. Elle lui annonça qu’elle dormirait ailleurs pendant quelques jours, chez une amie, le temps de réfléchir et de consulter un conseiller juridique sur leurs finances communes.

Elle emporta ses papiers personnels, ses médicaments et son ordinateur. Elle laissa son alliance sur la table de chevet, non comme une décision définitive, mais parce qu’elle n’arrivait plus à la porter sans sentir le poids de tout ce qu’elle ignorait.

Avant son départ, Claire la rejoignit dans l’entrée.

— Je suis désolée, Émilie.

Émilie la regarda.