La voix qui s’échappait de la loge m’a glacé le sang.

« Maman, tu as vérifié que personne ne l’avait vue entrer ? Je ne veux aucun problème aujourd’hui. Après tout ce que nous avons fait pour arriver jusqu’ici, je refuse que cette journée soit gâchée. »

Je me suis figée.

Cette voix…

Je l’aurais reconnue entre mille. Je l’avais entendue me murmurer des mots d’amour dans le noir, me promettre un avenir ensemble et me rassurer lorsque j’avais peur de perdre ceux que j’aimais.

C’était la voix d’Adrian.

Mon Adrian.

L’homme que j’avais pleuré pendant trois mois. L’homme dont j’avais embrassé le cercueil fermé en croyant que son corps reposait à l’intérieur.

Ma main s’est plaquée contre ma bouche pour étouffer un cri.

À travers l’entrebâillement de la porte, j’ai aperçu un homme en costume noir, occupé à ajuster sa cravate devant un miroir. Son profil, la cicatrice près de son sourcil gauche, sa façon de pencher légèrement la tête…

Il n’y avait aucun doute.

Adrian était vivant.

« Tu aurais dû la voir aux funérailles », a murmuré Colleen. « Elle était dévastée. Je pensais qu’elle finirait par comprendre et qu’elle cesserait de poser des questions. »

Adrian a laissé échapper un soupir agacé.

« Elle était amoureuse. Elle croyait tout ce que je lui racontais. C’était justement le problème. »

J’ai senti mes jambes se dérober.

Puis il a prononcé les mots qui ont achevé de détruire ce qu’il restait de mon cœur.

« Maintenant, je vais épouser Victoria. Son père possède trois hôtels et une société immobilière. Tu comprends ? Ce mariage nous permettra de régler toutes nos dettes. Après aujourd’hui, nous n’aurons plus jamais besoin de nous inquiéter pour l’argent. »

Colleen a baissé la voix.

« Et si elle découvre la vérité ? »

« Comment le pourrait-elle ? L’accident a été déclaré, les papiers ont été signés et tout le monde croit que je suis mort. Elle n’a aucune preuve. »

Je me suis reculée, tremblante.

Ce n’était donc pas un accident tragique. C’était une mise en scène soigneusement préparée. Pendant que je déposais des fleurs blanches sur un cercueil fermé, Adrian préparait une nouvelle vie avec une autre femme.

Et sa propre mère l’avait aidé.

Je voulais entrer, lui arracher son masque et lui demander comment il avait pu me laisser pleurer un homme vivant. Je voulais lui rappeler les nuits où il m’avait promis que nous vieillirions ensemble.

Mais une autre pensée m’a arrêtée.

Si je l’affrontais maintenant, il pourrait nier, me traiter de folle ou faire disparaître les preuves.

Je devais réfléchir.

J’ai sorti mon téléphone et activé discrètement l’enregistrement vocal. Puis je me suis rapprochée de la porte, juste assez pour entendre la suite.

« Au fait, maman, a demandé Adrian, tu as récupéré les documents de l’assurance ? »

« Oui. Tout est prêt. L’argent doit arriver sur ton compte dans les prochains jours. »

J’ai senti mon estomac se nouer.

L’assurance.

Quelques semaines avant sa prétendue mort, Adrian m’avait demandé de signer plusieurs documents en m’expliquant qu’il s’agissait de formalités pour notre futur foyer. J’avais accepté sans méfiance, persuadée que nous construisions notre vie ensemble.

Avait-il utilisé ma signature pour participer à cette fraude ?

Je ne pouvais pas encore le savoir.

Mais j’avais suffisamment entendu pour comprendre que cette histoire dépassait une simple trahison amoureuse.

J’ai quitté le couloir et me suis réfugiée dans la réserve florale. Mes mains tremblaient tellement que j’ai dû m’asseoir sur une caisse.

J’ai appelé mon amie Emily, qui travaillait comme avocate.

« Écoute-moi attentivement », lui ai-je soufflé. « Adrian est vivant. Je viens de l’entendre parler avec sa mère. Il s’apprête à épouser une autre femme, et je crois qu’ils ont organisé sa mort pour toucher une assurance. »

Il y a eu un silence stupéfait.

Puis Emily a répondu :

« Ne les confronte pas. Sauvegarde ton enregistrement, garde tous les documents que tu possèdes et appelle la police. Je vais t’aider à expliquer les faits. »

Pour la première fois depuis que j’avais entendu cette voix, j’ai senti que je pouvais respirer.

Nous avons contacté les autorités. J’ai transmis l’enregistrement et raconté les circonstances de la prétendue mort d’Adrian. Les policiers m’ont demandé de rester discrète pendant qu’ils vérifiaient les informations.

Je suis retournée dans la salle de réception, le visage aussi calme que possible.

Les invités commençaient à prendre place. Des roses ivoire décoraient les tables, et un quatuor à cordes jouait près des grandes fenêtres.

Au premier rang, une jeune femme en robe de mariée riait avec ses demoiselles d’honneur.

Victoria.

Elle ne savait rien.

En la regardant, j’ai ressenti une douleur différente de celle que j’avais éprouvée en découvrant la trahison d’Adrian. Cette femme s’apprêtait à épouser un homme qui lui mentait peut-être autant qu’il m’avait menti.