— Maître, c’est moi. J’ai besoin que vous prépariez les documents de dissolution de notre partenariat professionnel. Et je veux que vous vérifiiez immédiatement toutes les clauses de notre société.

À l’autre bout du fil, le silence a duré quelques secondes.

— Vous parlez de votre entreprise de paysagisme ?

— Oui. Et cette fois, je ne veux plus attendre.

— Est-ce que quelque chose s’est passé ?

J’ai regardé le coffret noir contenant la montre à 5 000 dollars. Le ruban doré que j’avais noué autour semblait soudain ridicule.

— Je viens de découvrir que j’ai passé dix-neuf ans à construire une vie avec un homme qui me méprise. Je pense qu’il est temps de vérifier ce qui m’appartient réellement.

L’avocat n’a pas posé d’autres questions.

— Très bien. Ne signez rien ce soir et ne prenez aucune décision précipitée concernant les fonds de l’entreprise. Je vais examiner les statuts, les contrats et les droits de chacun. Nous agirons dans le cadre de la loi.

J’ai raccroché.

À travers les portes, la musique a changé. Quelqu’un venait de porter un toast à mon mari.

— À Victor ! Le meilleur entrepreneur de la région ! Un homme qui sait transformer chaque projet en succès !

La salle a applaudi.

J’ai presque souri.

Le dernier projet que Victor avait failli faire échouer m’avait coûté six heures de travail, trois appels à des fournisseurs et une négociation avec un client furieux. J’avais sauvé le contrat en obtenant une livraison de remplacement et en réorganisant les équipes sur le terrain. Pourtant, si le chantier avait été achevé à temps, Victor aurait probablement raconté à tout le monde qu’il avait personnellement supervisé l’opération.

C’était ainsi depuis dix-neuf ans.

Quand un client était satisfait, il recevait les compliments. Quand un contrat était signé, il posait devant les photographes. Quand les comptes étaient équilibrés, il s’attribuait le mérite de notre réussite.

Et quand quelque chose allait mal, il me téléphonait.

J’étais son épouse, sa directrice des opérations, sa comptable officieuse, sa négociatrice et, surtout, la personne qui devait réparer les dégâts sans jamais lui faire perdre la face.

Je me suis éloignée de la salle et suis descendue jusqu’au parking.

J’ai posé le coffret sur le siège passager, puis je suis restée immobile derrière le volant.

Je ne pleurais pas.

Ce qui m’étonnait le plus, ce n’était pas qu’il m’ait insultée. C’était que trente personnes aient ri avec lui. Parmi elles se trouvaient des clients que j’avais personnellement aidés, des amis que j’avais accueillis chez nous et des fournisseurs à qui j’avais parfois avancé de l’argent pour éviter qu’ils ne perdent leur entreprise.

Ils savaient tous qui j’étais.

Ou du moins, ils savaient ce que je faisais pour eux.

Mais personne n’avait jugé nécessaire de me défendre.

J’ai démarré et je suis rentrée chez moi.

Pour la première fois depuis des années, je n’ai pas attendu Victor pour dîner.

Je me suis préparé une omelette, j’ai pris une douche et j’ai mis mon téléphone en mode silencieux. À vingt-trois heures quarante, il a enfin appelé.

J’ai laissé sonner.

Il a rappelé.

Puis un message est apparu.

Où es-tu passée ? Tu as raté mon anniversaire. Ne me dis pas que tu as encore fait une scène.

J’ai relu la phrase deux fois.

Il ne se demandait pas si j’allais bien. Il ne cherchait pas à savoir pourquoi je n’étais pas venue. Il supposait déjà que le problème venait de moi.

J’ai posé le téléphone sur la table.

Le lendemain matin, à huit heures, je me suis rendue au bureau.

Victor n’était pas encore arrivé. J’ai ouvert mon ordinateur, vérifié les dossiers auxquels j’avais légalement accès et commencé à préparer les documents nécessaires pour notre rendez-vous avec l’avocat. Je n’ai rien supprimé, rien déplacé et rien dissimulé. J’ai simplement rassemblé les contrats, les statuts de la société, les comptes rendus de réunions et les preuves de mes contributions financières et professionnelles.

À neuf heures vingt, Victor a fait irruption dans mon bureau.

Il portait encore sa chemise de la veille, froissée au niveau du col, et ses lunettes de soleil étaient accrochées à sa poche.

— Tu peux m’expliquer ce qui t’a pris hier soir ?

J’ai continué à lire le document devant moi.

— Je n’avais plus envie de venir.

Il a lâché un rire incrédule.

— Tu as raté mon cinquantième anniversaire devant tous nos clients. Tu te rends compte de l’image que tu as donnée de nous ?

J’ai levé les yeux.

— De nous ?

Il a croisé les bras.

— Ne recommence pas avec tes histoires. J’ai fait une plaisanterie, c’est tout. Tout le monde a compris.

— Tout le monde a ri, oui.

Il a semblé satisfait.

— Exactement. Alors pourquoi prends-tu les choses aussi mal ?

J’ai refermé mon dossier.