Une autre pièce attira mon attention : un échange de courriels entre Laurent et un intermédiaire immobilier. Ils évoquaient la nécessité de faire signer Camille rapidement, avant qu’elle ne consulte un professionnel indépendant. Le projet de vente prévoyait de regrouper plusieurs parcelles dans une société nouvellement créée.
Un message de Laurent précisait :
Elle finira par accepter si Claire lui explique que c’est la seule manière de protéger la famille.
Le suivant provenait de Claire :
Elle me fait encore confiance. Je vais m’en occuper.
Je relus ces lignes plusieurs fois.
Je connaissais la tendance de mon ex-femme à éviter les confrontations. Nous avions divorcé en partie parce qu’elle préférait laisser les problèmes s’envenimer plutôt que de les affronter. Mais je n’avais jamais imaginé qu’elle utiliserait la confiance de notre fille pour l’amener à céder ses biens.
L’enquête devait encore établir qui avait conçu les opérations, quels actes avaient réellement été exécutés et si d’autres personnes y avaient participé en connaissance de cause.
Une chose, pourtant, était déjà claire : Camille avait eu raison de refuser de signer.
Ce que Claire avait choisi de taire
Trois jours plus tard, je reçus un appel de l’avocat désigné pour accompagner Camille.
Claire avait demandé à lui parler. Elle souhaitait faire une déclaration et fournir certains documents.
Camille hésita lorsqu’on lui proposa de recevoir un message de sa mère.
— Je ne veux pas la voir, dit-elle. Pas maintenant.
— Tu n’es pas obligée de la rencontrer, répondis-je. Tu peux décider plus tard si tu veux entendre ce qu’elle a à dire.
Elle fixa la fenêtre de sa chambre.
— J’ai besoin de savoir pourquoi elle m’a fait ça. Mais si je l’écoute maintenant, elle va encore me faire croire que tout est de ma faute.
— Alors nous attendrons. Tu n’as rien à prouver aujourd’hui.
Je compris à cet instant combien la peur avait déformé sa vie. Elle ne craignait pas seulement Laurent. Elle craignait de ne plus savoir à qui faire confiance, de se tromper en jugeant sa propre mère, et d’être accusée d’avoir détruit sa famille en racontant ce qu’elle avait subi.
Quelques jours plus tard, l’avocat nous transmit une déclaration écrite de Claire, dans le cadre des démarches en cours.
Elle y reconnaissait avoir remis à Laurent une ceinture qu’il lui avait demandée, en affirmant qu’il voulait empêcher Camille de partir avant qu’elle ait signé les documents. Elle disait avoir cru qu’il ne lui ferait pas de mal.
Mais les messages retrouvés par les enquêteurs racontaient une histoire plus difficile à accepter.
Une semaine avant la séquestration, Claire avait écrit à Laurent :
Elle refuse toujours. Si nous la laissons parler à son père, il va comprendre ce que nous préparons.
Laurent avait répondu :
Alors tu dois la convaincre avant qu’il arrive.
Claire n’avait pas simplement assisté à la situation en restant impuissante. Les échanges suggéraient qu’elle avait contribué à isoler sa fille et à empêcher qu’elle cherche de l’aide.
Pour autant, sa déclaration ne suffisait pas à établir l’ensemble de ses responsabilités. Les enquêteurs devaient comparer ses propos aux messages, aux témoignages et aux autres éléments recueillis.
Je ne ressentais aucune satisfaction à voir mon ex-femme mise en cause.
Je ressentais surtout une immense tristesse.
La femme qui avait appris à Camille à faire du vélo, qui l’avait consolée après son premier chagrin d’amour et qui avait veillé sur elle pendant ses études avait aussi participé à un plan destiné à lui faire céder son héritage.
Ces deux réalités existaient désormais ensemble. L’une n’effaçait pas l’autre.
Mais l’amour que Claire avait pu éprouver pour sa fille ne transformait pas ses actes en gestes acceptables.
La vérité sur les trois millions
Au fil des semaines, l’examen des documents révéla le mécanisme envisagé.
Laurent avait préparé un projet de cession des parcelles à une société immobilière qu’il contrôlait indirectement. Le prix proposé était sensiblement inférieur à certaines estimations récentes, et une partie du montage prévoyait des frais et des paiements dont la justification restait à établir.
Si Camille avait signé la procuration, Laurent aurait disposé de pouvoirs très étendus pour engager les démarches de vente en son nom. Le mandat n’était pas une simple autorisation de consulter un notaire : il permettait d’avancer sur des actes patrimoniaux importants, sous réserve des formalités applicables.
La procuration était donc au cœur de l’affaire.
L’enquêteur financier chargé d’examiner les pièces me fit remarquer que les projets de cession avaient été préparés avant que Camille soit informée de certaines évaluations foncières.
— Il semble qu’on ait voulu obtenir son accord sans lui donner tous les éléments nécessaires pour comprendre ce qu’elle cédait, expliqua-t-il. Nous devons vérifier si d’autres personnes ont été trompées ou si des actes ont déjà produit des effets.