Je n’ai pas appuyé sur le bouton de l’ascenseur.
À travers l’entrebâillement des portes, j’ai entendu Thomas répondre à Inès.
— Élise détient encore les parts de Garnier Patrimoine. Tant qu’elle ne signe pas, la banque ne débloquera pas le financement.
— Mais tu m’avais dit que tout était réglé !
— Ça devait l’être. Elle a commencé à poser des questions.
Un silence.
Puis Inès a murmuré :
— Et si elle refuse définitivement ?
Thomas a laissé échapper un soupir nerveux.
— Alors nous perdons le contrat, les bureaux et probablement la moitié de l’agence. Je ne peux pas me permettre ça maintenant.
Je suis restée immobile, mon manteau serré contre moi.
Le dossier que Thomas avait voulu me faire signer n’était donc pas une simple formalité bancaire. Je l’avais parcouru suffisamment pour reconnaître plusieurs termes inquiétants : garantie, nantissement, engagement solidaire et renonciation à certaines protections.
Mais je n’avais pas eu le temps d’en comprendre toute la portée.
J’ai sorti mon téléphone et photographié les pages que j’avais emportées par précaution. Puis j’ai appelé ma sœur, Sophie.
— Tu te souviens du financement dont Thomas nous a parlé pour les bureaux ?
— Oui. Pourquoi ?
— Est-ce que tu as signé quelque chose concernant Garnier Patrimoine ?
Elle a marqué une pause.
— Non. Thomas m’a envoyé un projet il y a trois semaines. Je lui ai répondu que je voulais l’avis de notre notaire avant de prendre une décision. Depuis, il ne m’en a plus parlé.
Mon estomac s’est noué.
— Envoie-moi tout ce qu’il t’a transmis. Ne signe rien, même s’il te dit que c’est urgent.
— Élise, qu’est-ce qui se passe ?
J’ai regardé les portes de l’ascenseur se refermer.
— Je crois que Thomas essaie de nous faire porter un risque dont il ne nous a jamais parlé.
Je suis descendue dans la rue et j’ai pris un taxi pour rejoindre un hôtel. Je ne voulais pas retourner chez ma sœur sans avoir compris ce que je risquais de lui faire découvrir.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
À six heures, j’ai envoyé le dossier à Maître Delmas, une avocate spécialisée en droit des affaires que j’avais consultée plusieurs années auparavant pour une question de succession.
Elle m’a rappelée en milieu de matinée.
— Élise, surtout, ne signez rien pour le moment. Le document semble prévoir une garantie liée à un financement important. Mais il faut examiner le dossier complet, les annexes et les engagements déjà souscrits par la société avant de conclure sur votre exposition réelle.
— Est-ce que Thomas pourrait engager mes parts sans mon accord ?
— Cela dépend notamment de la structure juridique, des statuts et des actes déjà signés. En revanche, si quelqu’un utilise une signature sans autorisation ou présente un document inexact à une banque, ce sont des faits qui doivent être vérifiés sérieusement.
Elle m’a demandé les statuts de la SCI, les derniers comptes et tous les échanges concernant le financement.
J’ai ouvert mon ordinateur.
Et c’est là que j’ai découvert le premier élément que Thomas avait omis de me raconter.
Trois mois auparavant, Renaud Stratégies SAS avait obtenu un prêt destiné à financer son développement. Une partie de l’argent devait servir à recruter de nouveaux collaborateurs et à ouvrir une antenne commerciale.
Or, d’après les relevés auxquels j’avais légalement accès en tant qu’associée d’une structure liée au dossier, plusieurs paiements avaient été effectués au profit d’une société de conseil créée quelques mois plus tôt.
Son nom : IC Développement.
Les initiales d’Inès Caron.
Je n’ai pas immédiatement conclu à une fraude. Une société de conseil pouvait parfaitement fournir des prestations réelles. Mais les montants étaient importants, les descriptions des factures vagues et certains paiements semblaient précéder les dates indiquées sur les contrats correspondants.
J’ai tout transmis à mon avocate.
Vers midi, Thomas m’a appelée onze fois.
Je n’ai répondu à aucun appel.
Il a finalement envoyé un message :
« Tu as mal compris la situation. Reviens à la maison, nous allons discuter calmement. »
Puis un second :
« Inès n’a rien à voir avec le financement. Ne mélange pas tout. »
Je fixais l’écran lorsqu’un courriel de Sophie est arrivé.
Il contenait le projet de financement qu’elle avait reçu trois semaines auparavant, accompagné d’une pièce jointe oubliée dans le fil de discussion.
C’était un tableau récapitulatif des garanties proposées.
En le parcourant, j’ai senti mes mains devenir froides.
La SCI Garnier Patrimoine y figurait comme propriétaire d’un immeuble présenté en garantie. Jusque-là, ce n’était pas nécessairement anormal : une société peut consentir une garantie dans les conditions prévues par la loi et ses statuts.
Mais une ligne mentionnait une résolution des associés autorisant l’opération.
La résolution était datée du mois précédent.