Le motard sortit de son gilet une petite photographie pliée en quatre.
Ses doigts tremblaient.
— Ma petite, dit-il d’une voix soudain rauque, comment s’appelle exactement ton père ?
Je reculai sur ma chaise.
— Daniel Harper.
L’homme ferma les yeux.
La photographie lui échappa presque des mains. Il la rattrapa de justesse, puis la déplia avec une précaution étrange, comme si le papier risquait de se désintégrer au contact de l’air.
Sur la photo, trois hommes se tenaient devant un garage. L’un était jeune, les cheveux bruns, un sourire éclatant aux lèvres. Un autre portait le même gilet de cuir noir que l’homme devant moi, mais sans barbe ni cicatrice. Le troisième avait une main posée sur l’épaule du premier.
Je reconnus mon père.
Même jeune, même sur une photo vieille de plusieurs années, il avait ce petit pli au coin de la bouche lorsqu’il souriait.
— C’est lui, murmurai-je.
Le motard plaqua une main contre son visage.
— Mon Dieu…
Brooke s’approcha prudemment.
— Monsieur, vous devez vous expliquer. Vous effrayez cette enfant.
Il la regarda enfin.
— Je m’appelle Wade Mercer.
Puis il se tourna de nouveau vers moi.
— Et ton père m’a sauvé la vie.
Il y eut un silence si profond que j’entendis la pluie frapper les gouttières à l’extérieur.
Je ne comprenais pas.
Mon père avait passé les trois dernières années dans un fauteuil roulant. Il avait autrefois réparé des moteurs dans un petit garage, mais je n’avais jamais entendu parler de motards, de photographies ou d’un homme nommé Wade.
— Vous connaissez vraiment mon papa ?
— Je le connais depuis vingt-deux ans.
Il s’accroupit pour être à ma hauteur, mais ne tenta pas de me toucher.
— Et si ce que je crois est vrai, petite, ton père m’a demandé de faire quelque chose pour lui il y a neuf ans. Quelque chose que je n’ai jamais eu le courage d’accomplir.
Avant que je puisse poser une question, l’employé de la banque déposa la chemise cartonnée sur le comptoir.
— Madame Larkin, le directeur vous attend. Il a reçu un appel du siège régional au sujet d’un ancien dossier portant le nom de Daniel Harper.
Wade se redressa brusquement.
— Quel dossier ?
L’employé hésita.
— Je n’ai pas l’autorisation de vous en parler.
— Alors appelez votre directeur et dites-lui que Wade Mercer est ici.
L’homme pâlit légèrement.
— Vous êtes… le Wade Mercer de la fondation ?
Wade ne répondit pas.
Il regarda simplement mon bocal de pièces, posé sur mes genoux.
— Soixante-deux dollars et dix-sept cents, répéta-t-il doucement. Tu as économisé tout ça pour les jambes de ton père ?
J’acquiesçai.
— J’ai promené des chiens, lavé des voitures et aidé madame Bell à porter ses courses. Je voulais avoir assez pour qu’il puisse marcher de nouveau.
Wade détourna la tête.
Lorsqu’il me regarda de nouveau, ses yeux brillaient.
— Alors nous allons devoir parler à ton père.
Il marqua une pause.
— Et nous allons découvrir pourquoi personne ne t’a dit la vérité.
Une heure plus tôt, j’étais partie de chez nous en pensant que le plus difficile serait de convaincre une banque d’accepter mes économies.
Je n’avais pas compris que le plus difficile serait d’apprendre ce que les adultes avaient caché.
Tout avait commencé neuf ans auparavant, lorsque mon père travaillait encore au garage Harper Auto Repair, à la sortie de Cedar Falls.
Il avait trente-deux ans. Ma mère, Laura, travaillait déjà à l’hôtel Riverside, où elle nettoyait des chambres tôt le matin et faisait parfois des heures supplémentaires le soir. Nous n’étions pas riches, mais nous avions une petite maison blanche avec un porche, un jardin et un vieux pommier qui donnait des fruits trop acides.
Puis un camion avait traversé un carrefour alors que mon père rentrait du travail.
L’accident avait endommagé sa colonne vertébrale et détruit notre équilibre.
Les médecins avaient réussi à lui sauver la vie. Ils lui avaient aussi expliqué qu’une rééducation intensive pourrait améliorer sa mobilité, mais qu’aucun résultat n’était garanti.
Au début, mes parents avaient tout essayé.
Ils avaient vendu la deuxième voiture. Mon père avait fermé le garage. Ma mère avait pris davantage de gardes à l’hôtel.
Mais les factures s’étaient accumulées.
Les séances de rééducation coûtaient cher. Certaines étaient partiellement couvertes par l’assurance, d’autres non. Les trajets jusqu’au centre spécialisé exigeaient une voiture adaptée ou l’aide d’un transporteur. Notre rampe d’accès, mal construite, s’était fissurée au fil des hivers.
Peu à peu, mon père avait cessé de parler de ses jambes.
Il disait qu’il allait bien.
Il souriait lorsque je lui apportais ses médicaments et me demandait de lui raconter ma journée.
Mais, certains soirs, je le trouvais devant la fenêtre, les mains posées sur ses genoux immobiles.
Je savais qu’il avait mal, même lorsqu’il disait le contraire.