Chloé esquissa un sourire nerveux.
— Bien sûr. C’est Marcel, l’un des employés du domaine. Je viens de te dire qu’il avait dormi dans les dépendances.
Julien ne répondit pas immédiatement. Il regarda les bottes couvertes de boue de son père, ses mains rougies par le froid, puis le lit de camp visible derrière la porte entrouverte.
— Je ne te demande pas comment il s’appelle, Chloé. Je te demande si tu sais qui est cet homme.
Elle croisa les bras.
— Un homme qui aurait pu se changer avant d’entrer dans la maison. Tu ne vas tout de même pas me reprocher d’avoir voulu préserver notre dîner de fiançailles ?
Julien inspira profondément.
— Cet homme est mon père.
Le sourire de Chloé disparut.
Pendant quelques secondes, on n’entendit que la pluie tombant des gouttières. Claire, sa mère, posa lentement sa tasse sur la table du petit-déjeuner.
— Ton père ? répéta Chloé.
— Oui. Marcel Delmas. Le propriétaire du domaine où tu comptes organiser notre mariage, transformer les bâtiments en salles de réception et réaménager les terres que tu veux déjà vendre.
Chloé devint livide.
Marcel, lui, ne ressentit aucune satisfaction. Il aurait préféré que Julien n’ait jamais eu besoin de prononcer ces mots pour que sa fiancée se souvienne qu’un homme mérite un lit chaud, même lorsqu’il n’a rien à lui offrir.
— Julien, je peux expliquer, balbutia-t-elle.
— Alors explique-moi une chose.
Il désigna la porte de l’écurie.
— Si tu croyais qu’il était un simple ouvrier, pourquoi pensais-tu avoir le droit de l’humilier ?
Chloé ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
Julien poursuivit :
— Et si tu avais su qu’il était mon père, lui aurais-tu donné une chambre ?
Cette fois, elle baissa les yeux.
Ce silence fut sa première réponse.
Un dîner de fiançailles qui n’aurait jamais lieu
Une heure plus tard, toute la maison semblait avoir retenu son souffle.
Chloé avait demandé à parler seule à Julien dans le salon. Il avait accepté, mais la porte était restée ouverte. Marcel s’était installé dans la bibliothèque, près de la photographie d’Anne. Thomas lui avait apporté du café et une couverture sèche.
— Vous n’auriez jamais dû accepter de dormir dans cette écurie, lui dit l’intendant à voix basse.
Marcel regarda ses mains autour de la tasse.
— Je voulais savoir jusqu’où elle irait lorsqu’elle penserait n’avoir rien à gagner à me respecter.
Thomas secoua la tête.
— Et maintenant ?
— Maintenant, c’est à Julien de décider ce qu’il veut faire de ce qu’il a vu.
Derrière la porte du salon, les voix montaient puis retombaient.
— Tu m’as piégée ! s’exclama Chloé.
— Je ne savais même pas que mon père allait rentrer hier soir, répondit Julien. Comment aurais-je pu te piéger ?
— Tu aurais pu me prévenir !
— Pour que tu lui réserves une chambre parce qu’il possède des terres ?
Elle se tut.
— Tu m’as dit que tu aimais la vie simple, reprit Julien. Tu m’as expliqué que tu voulais quitter Paris parce que tu étais épuisée par les apparences. Tu as passé dix mois à me raconter que nous construirions quelque chose ensemble. Et ce matin, tu ne trouves rien de mieux à dire que mon père sent l’écurie.
— Tu déformes tout. Je voulais simplement que les choses soient présentables.
— Présentables pour qui ?
Chloé se mit à pleurer.
— Tu ne comprends pas ce que c’est que d’avoir peur de manquer. Ma mère et moi avons vécu des années difficiles. J’ai toujours dû me battre pour ne pas retomber dans la précarité.
Julien ne haussa pas la voix.
— Je peux comprendre la peur de manquer. Je peux comprendre que l’argent soit important pour toi. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu as besoin de rabaisser les gens pour te sentir en sécurité.
Il sortit alors de sa poche un petit carnet.
Depuis plusieurs semaines, son père lui avait transmis quelques informations qui l’avaient inquiété. Julien n’avait pas voulu les croire sans preuve. Il avait demandé à un conseiller juridique indépendant de vérifier certains documents concernant les projets immobiliers de Chloé et les démarches entreprises par sa mère.
Les résultats n’étaient pas encore suffisants pour établir une fraude, mais ils révélaient des choses troublantes.
Chloé avait demandé des estimations détaillées sur les terrains du domaine. Elle avait contacté des organisateurs d’événements pour évaluer le potentiel commercial du chai et du parc. Elle avait également sollicité des informations sur les modalités de transmission des parts de Julien, alors que celui-ci n’avait aucun droit automatique sur les biens personnels de son père.
Le plus inquiétant était un projet de courrier destiné à une banque, dans lequel elle présentait leur futur mariage comme une étape préalable à la réorganisation patrimoniale du domaine.