Clara ne cria pas. Elle ne pleura pas non plus.

Elle posa la feuille sur la table du salon et la relut lentement. Le document portait le titre « Autorisation de nantissement de portefeuille-titres ». Il indiquait que Clara acceptait de mettre en garantie les actifs financiers hérités de son grand-père afin de soutenir un emprunt contracté par Rivage & Table SAS.

Au bas de la page, sa signature était accompagnée d’une date : huit mois plus tôt.

Ce jour-là, Clara se trouvait à Lille pour un audit financier. Elle en avait conservé les billets de train, les notes de frais et les courriels professionnels.

Elle leva les yeux vers son mari.

— Tu as utilisé mon héritage comme garantie ?

Mathieu passa une main sur son visage.

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Alors explique-moi.

— La société de Salomé avait besoin de trésorerie. C’était un investissement temporaire. L’argent devait revenir rapidement.

Clara désigna les documents éparpillés sur le sol.

— Cent vingt-six mille euros ont quitté notre compte commun. Et maintenant, je découvre que mon portefeuille personnel a été engagé sans mon accord. Où est cet argent ?

— Il a servi à lancer le projet.

— Quel projet ?

Salomé éclata en sanglots.

— Le restaurant, Clara. Rivage & Table devait reprendre un établissement sur le bassin d’Arcachon. Mathieu m’avait dit qu’il investissait avec son argent à lui. Il m’avait assuré que tout était régulier.

Clara se tourna vers elle.

— Vous saviez que les virements venaient de notre compte commun ?

Salomé hésita.

— Je savais que Mathieu gérait les fonds. Je ne savais pas que tu n’étais pas au courant. Il m’a montré une autorisation signée. Il m’a dit que tu avais accepté de participer au projet.

— Et pourquoi êtes-vous ici ce soir ?

Salomé essuya ses joues et sortit une deuxième série de documents.

— Parce que la banque a bloqué le financement complémentaire. Le restaurant est en difficulté, les fournisseurs réclament leur argent et j’ai découvert que plusieurs documents que Mathieu m’avait présentés ne correspondaient pas à ceux transmis à la banque. Ce matin, j’ai reçu une mise en demeure. Je suis allée voir un avocat. Il m’a conseillé de ne plus rien cacher.

Mathieu s’avança brusquement pour récupérer les papiers.

— Ça suffit. Tu ne sais pas ce que tu racontes.

Salomé recula.

— Non, Mathieu. Cette fois, tu vas m’écouter. Tu m’avais promis que tu réglerais tout avant que la banque ne vérifie les garanties. Tu m’as dit que Clara avait signé. Tu m’as demandé de ne jamais lui parler de la société. Et maintenant, c’est moi qui risque de perdre mon entreprise pour une opération que je ne comprends même plus.

— Je t’ai aidée quand personne ne voulait le faire !

— Tu ne m’as pas aidée. Tu m’as fait croire que tu prenais un risque pour moi alors que tu utilisais l’argent de ta femme.

Le silence qui suivit fut lourd.

Clara observa tour à tour son mari et son ancienne compagne. Pendant des années, Mathieu lui avait présenté Salomé comme une femme fragile, incapable de se débrouiller seule, qui avait simplement besoin d’un ami fidèle. Il s’était servi de cette histoire pour justifier chaque dîner annulé, chaque week-end écourté et chaque limite qu’il refusait de respecter.

Mais ce soir-là, elle comprenait que la question n’avait jamais été de savoir laquelle des deux femmes comptait le plus pour lui.

La question était de savoir combien de mensonges il avait construits autour d’elles.

— Sortez tous les deux, dit-elle calmement.

Mathieu la regarda, incrédule.

— Pardon ?

— Je ne discuterai pas de ces documents avec toi sans mon avocate. Salomé, vous pouvez laisser les copies ici. Gardez les originaux et transmettez-les à votre propre conseil. Je ferai de même.

— Clara, c’est notre maison, intervint Mathieu.

— Exactement. Et c’est pour cette raison que je ne veux plus que tu transformes notre salon en salle de négociation pour tes affaires cachées.

Salomé rassembla ses affaires. Avant de franchir la porte, elle se retourna.

— Je suis désolée pour ce soir-là. Pour votre anniversaire. Je savais qu’il devait être avec toi. Il m’a dit qu’il viendrait seulement une heure, qu’il avait déjà annulé votre dîner et que tu comprendrais.

Clara sentit une pointe de tristesse lui traverser la poitrine.

— Vous n’avez pas annulé mon anniversaire, Salomé. C’est lui qui l’a fait.

La jeune femme baissa la tête et partit.

Mathieu resta au milieu du salon, les poings serrés.

— Tu vois ce que tu as fait ? Tu as laissé une étrangère entrer dans notre vie et maintenant, elle raconte n’importe quoi.

Clara le fixa.