Gabriel ne répondit pas immédiatement.
Il fixait l’enveloppe comme si les quelques mots tracés sur le papier venaient de fissurer onze années de certitudes. Ses doigts tremblaient. Il connaissait cette écriture mieux que celle de n’importe qui : Claire avait écrit des centaines de petits mots sur le réfrigérateur, des cartes d’anniversaire et des listes de courses qu’elle oubliait toujours dans ses poches.
« Pour papa. »
Deux mots seulement, et pourtant il avait l’impression de retrouver une partie de sa fille.
— Asseyez-vous, Samira, dit-il enfin.
— Monsieur, je peux tout vous expliquer.
— Alors expliquez-moi pourquoi vous venez de m’annoncer que ma fille n’est peut-être pas morte.
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
Samira posa la boîte sur une petite table du vestiaire. Noé, silencieux pour la première fois de la soirée, se rapprocha de sa mère.
— Je n’ai jamais voulu vous faire souffrir, monsieur Delcourt. J’ai attendu d’avoir suffisamment de preuves. Et j’avais peur de ce qui pourrait arriver à mon fils si je me trompais.
Gabriel sortit son téléphone.
— Je vais appeler la police.
— Vous avez raison de vouloir vérifier ce que je vous dis, répondit Samira. Mais, s’il vous plaît, lisez d’abord la lettre. Vous comprendrez pourquoi j’ai gardé le silence.
Il hésita, puis reposa son téléphone.
Avec précaution, il prit l’enveloppe. Le papier était jauni, légèrement froissé sur les bords. Elle n’avait jamais été ouverte.
Il reconnut même la petite tache d’encre près de la signature. Claire faisait toujours ce minuscule pâté lorsqu’elle écrivait trop vite.
Gabriel glissa un doigt sous le rabat.
La première phrase lui coupa le souffle.
« Papa, si tu lis cette lettre, c’est que je n’ai pas réussi à rentrer à la maison. Je suis désolée. Je ne voulais pas que tu me cherches avant que je puisse te dire la vérité. »
Il dut s’interrompre.
— Continuez, murmura Samira.
Gabriel secoua la tête, incapable de parler. Il s’assit sur un banc, déplia la feuille et poursuivit.
« Tu crois que je suis partie pour devenir médecin loin de toi. Ce n’est pas vrai. Je veux toujours devenir médecin. Je veux toujours construire le centre de soins dont nous avons parlé. Mais j’ai découvert quelque chose au sujet de l’accident de maman, et je ne peux pas faire semblant de ne rien savoir.
« Si je reviens maintenant, certaines personnes pourraient détruire les documents que j’ai trouvés. Je dois d’abord les mettre en sécurité. Je sais que tu vas penser que je suis imprudente. Tu as toujours voulu me protéger de tout. Mais, papa, parfois, protéger quelqu’un signifie lui faire confiance. »
Gabriel s’arrêta de nouveau.
L’accident.
Depuis onze ans, il avait revu cette journée des milliers de fois. Hélène et Claire revenaient d’un week-end dans leur maison de Bourgogne. Il était censé les rejoindre, mais une réunion urgente l’avait retenu à Paris. Vers dix-neuf heures, un policier l’avait appelé.
La voiture avait quitté la route sur l’A6, par mauvais temps.
On lui avait expliqué qu’il n’y avait aucune chance de survie. Il avait identifié les effets personnels de sa femme et de sa fille, puis signé les documents que les autorités lui avaient présentés.
Il n’avait jamais demandé une nouvelle expertise.
Il n’avait jamais imaginé qu’il le faudrait.
— Qui vous a donné cette lettre ? demanda-t-il.
Samira inspira profondément.
— Claire elle-même.
Gabriel releva brusquement la tête.
— Vous l’avez vue ?
— Oui.
— Quand ?
— Il y a onze ans, à l’hôpital de Melun.
Le vieil homme se leva, fit deux pas, puis s’appuya contre le mur.
— C’est impossible. On m’a dit qu’elle était morte sur le lieu de l’accident.
— Je sais ce qu’on vous a dit. Mais Claire était vivante lorsqu’elle a été transportée à l’hôpital. Elle était gravement blessée et n’avait pas ses papiers. Elle avait peur, elle était confuse, et elle ne voulait pas qu’on vous prévienne immédiatement.
— Pourquoi ?
Samira baissa les yeux.
— Parce qu’elle pensait que quelqu’un voulait l’empêcher de parler.
Gabriel la fixa.
— Quelqu’un de ma famille ?
— Je ne sais pas, monsieur. Et je ne veux accuser personne sans preuve.
Cette réponse, précisément parce qu’elle était prudente, le terrifia davantage.
— Recommencez depuis le début, dit-il. Je veux chaque détail.
Samira s’assit enfin.
— À l’époque, je travaillais comme aide-soignante intérimaire à l’hôpital de Melun. J’étais enceinte de Noé et je venais de quitter le père de mon fils. Je faisais des gardes supplémentaires pour payer mon loyer. Une nuit, une jeune femme a été admise après un accident de voiture. Elle avait de nombreuses blessures, mais elle était consciente par intermittence.
— Claire…