— Elle ne m’a pas immédiatement donné son nom. Elle répétait seulement qu’elle ne voulait pas qu’on appelle son père. Je ne savais pas qui elle était. Je pensais qu’elle avait peur de sa famille, comme certaines personnes qui arrivent aux urgences après un conflit.
Samira marqua une pause.
— Quelques jours plus tard, j’ai reconnu son visage sur une photographie publiée dans un journal. On annonçait le décès de Claire Delcourt et de sa mère.
Gabriel ferma les yeux.
— Mais elle était à l’hôpital.
— Oui. Et elle l’a découvert elle aussi. Elle a compris que tout le monde la croyait morte. Elle m’a demandé de ne pas révéler son identité tant qu’elle ne saurait pas qui avait confirmé son décès et pourquoi.
— Vous auriez dû me prévenir !
— Je sais.
Samira ne chercha pas à se défendre.
— J’aurais dû trouver un moyen de vérifier la situation. J’avais peur, et je n’avais pas les moyens de protéger Claire si quelqu’un la recherchait. C’est une décision que je regrette depuis des années.
— Et vous l’avez laissée disparaître ?
— Non. Je l’ai aidée à contacter une association qui accompagnait les femmes victimes de violences et les personnes sans ressources. Elle a été transférée dans un autre établissement pour poursuivre ses soins. Elle a ensuite quitté la région sous une identité protégée.
Gabriel porta une main à son front.
— Vous voulez me faire croire que ma fille a vécu onze ans quelque part, en pensant que son propre père la croyait morte ?
— Je ne sais pas ce qu’elle a pensé toutes ces années. Je sais seulement ce qu’elle m’a demandé à l’époque. Elle voulait protéger des documents et comprendre ce qui s’était passé avant de reprendre contact avec vous.
— Quels documents ?
Samira regarda la boîte bleue.
— Ceux dont elle parle dans sa lettre.
Gabriel reprit la feuille.
Le paragraphe suivant était presque effacé, comme si Claire avait écrit dans la précipitation.
« J’ai découvert des factures qui ne correspondent pas aux travaux réalisés par notre fondation. Des sommes importantes ont été versées à des sociétés qui semblent n’exister que sur le papier. Maman avait commencé à vérifier ces opérations avant sa mort. Elle avait peur, mais elle ne voulait pas abandonner les familles qui dépendaient de notre programme médical.
« J’ai trouvé des copies de ses notes dans son bureau. Je crois que l’accident n’était pas aussi simple qu’on veut nous le faire croire. Je ne peux pas encore le prouver. »
Gabriel sentit un froid lui parcourir le dos.
Onze ans auparavant, Hélène dirigeait une fondation qui finançait des consultations médicales et des soins pour des familles modestes. Elle avait découvert des irrégularités dans certains contrats et avait prévu de présenter ses conclusions à un comité de contrôle.
Après sa mort, Gabriel avait fermé la fondation.
Il s’était convaincu que la douleur était trop grande pour continuer ce projet sans elle.
Il n’avait jamais cherché à savoir si les soupçons de sa femme avaient été examinés.
— Qui savait que Claire avait trouvé ces documents ? demanda-t-il.
— Elle m’a parlé d’un homme qui travaillait avec la fondation. Elle ne m’a pas donné son nom. Elle disait qu’elle ne pouvait faire confiance à personne tant qu’elle n’aurait pas de preuves.
Gabriel serra la lettre.
— Et vous avez attendu onze ans avant de me la remettre.
— Oui.
— Pourquoi maintenant ?
Samira regarda son fils.
— Parce que Noé a reconnu Claire sur votre photographie. Il a vu cette image dans la boîte lorsque j’ai cherché son carnet de santé il y a quelques mois. Il ne savait pas qui elle était. Il m’a demandé pourquoi je gardais la photo d’une inconnue.
Elle prit une inspiration tremblante.
— J’ai compris que je ne pouvais plus continuer à cacher cette histoire. Et quand il vous a posé cette question à table, j’ai vu que vous étiez seul depuis tellement longtemps que vous aviez presque oublié comment répondre à quelqu’un qui vous parlait franchement.
Gabriel ne trouva rien à dire.
Il avait passé onze années à éviter les conversations qui auraient pu le ramener vers sa femme et sa fille. Il avait laissé douze chaises vides devenir le symbole de sa fidélité à ses morts.
Et pendant ce temps, quelque part, sa fille avait peut-être vécu sans savoir si elle pourrait un jour rentrer chez elle.
— Je veux la voir, dit-il.
Samira baissa les yeux.
— Je ne peux pas vous promettre qu’elle acceptera de vous rencontrer.
— Donnez-moi son adresse.
— Je ne l’ai pas.
Gabriel se raidit.
— Comment cela, vous ne l’avez pas ?
— Nous avons correspondu pendant quelques années par l’intermédiaire d’une association. Elle ne m’a jamais donné son adresse exacte. Puis les lettres se sont espacées. La dernière que j’ai reçue date de six ans.