Anaïs recula d’un pas, le téléphone toujours serré dans sa main.

— Ce sont des voitures de Laurent Participations, murmura-t-elle. Et je crois que Maître Delaunay est dans la première.

Julien se précipita vers la porte.

— Personne ne sort de cette maison avant qu’on ait parlé !

Émilie le regarda, incrédule.

— Tu viens de me pousser contre une porte, tu as laissé ta mère ruiner ma robe, et tu crois encore pouvoir décider de ce que je fais ?

— Je n’ai pas voulu te faire mal.

— Tu voulais que je signe. Tu as essayé de me faire peur. Ne confonds pas tes intentions avec ce que tu as fait.

Un silence pesant tomba sur le salon.

Dehors, les portières claquèrent. Des pas résonnèrent sur les graviers, puis trois coups fermes retentirent contre la porte d’entrée.

Philippe se tourna vers sa femme.

— Mireille, va te changer.

— Pourquoi ?

— Parce que nous avons des invités.

— Ce ne sont pas des invités, Philippe. Ce sont des gens qui viennent nous empêcher de sauver notre famille !

Anaïs eut un rire bref, sans joie.

— Non, maman. Ce sont peut-être les premiers à vouloir savoir pourquoi notre famille a besoin d’être sauvée.

La porte s’ouvrit.

Sophie Bernier entra la première, accompagnée de Maître Delaunay et d’un homme en costume sombre qu’Émilie ne connaissait pas. Deux autres personnes restèrent dans le vestibule.

Sophie s’arrêta en voyant la robe tachée, la manche déchirée et la marque rouge qui commençait à apparaître sur l’épaule d’Émilie.

Son visage changea.

— Émilie, est-ce que tu as besoin d’un médecin ?

— Pas maintenant. Mais je veux que tout soit consigné.

— Ce sera fait.

Julien s’interposa.

— Vous n’avez rien à faire ici. C’est une dispute entre époux.

Maître Delaunay posa calmement sa mallette sur une console.

— Une dispute conjugale ne m’aurait pas fait venir à trois heures du matin. Une demande de garantie de 190 millions d’euros, associée à une autorisation numérique contestée au nom de ma cliente, en revanche, mérite quelques explications.

Philippe blêmit.

— Vous êtes l’avocate personnelle d’Émilie. Vous n’avez aucune compétence pour intervenir dans les affaires de notre groupe.

— Je ne suis pas venue intervenir dans vos affaires. Je suis venue protéger les intérêts de ma cliente et préserver les éléments qui pourraient concerner une tentative d’engagement non autorisé de ses actifs.

L’homme en costume se présenta comme l’avocat indépendant mandaté par les établissements bancaires concernés pour examiner l’opération. Il précisa qu’aucune conclusion n’avait encore été tirée et que les documents seraient examinés dans le respect des procédures applicables.

Émilie hocha la tête.

— Très bien. Alors commençons par le commencement. Pourquoi mon nom figure-t-il dans vos documents depuis presque un an avant ma rencontre avec Julien ?

Personne ne répondit.

Elle se tourna vers Anaïs.

— Montre-leur les photos.

Anaïs hésita une seconde, puis tendit son téléphone à Maître Delaunay. L’avocate parcourut les images sans laisser paraître ses émotions. Elle s’arrêta sur la feuille de calcul.

— « Obtenir signature L.P. avant 10 h », lut-elle à voix haute. « Si refus : option mandat Delaunay ? »

Elle releva les yeux.

— Je n’ai jamais accepté de représenter le groupe Marceau, ni de préparer un mandat pour lui.

— Ce n’était qu’une hypothèse, protesta Julien. Un tableau de travail. Vous ne pouvez pas tirer des conclusions d’une ligne isolée.

— C’est exact, répondit-elle. Une ligne isolée ne prouve pas tout. C’est pourquoi nous allons examiner le document complet, ses auteurs, ses versions et les échanges qui l’accompagnent.

Elle se tourna vers Émilie.

— Tu as bien fait de ne pas signer.

Puis elle demanda à Sophie de présenter les éléments dont elle disposait.

Sophie sortit plusieurs feuilles d’une pochette.

— La ligne de crédit partagée prévoit que Laurent Participations peut examiner toute demande exceptionnelle de tirage lorsque des garanties supplémentaires sont sollicitées. La demande de 22 millions a été déposée hier. L’autorisation jointe semble utiliser une identité numérique associée à Émilie, mais elle n’a pas été validée par nos procédures internes.

— Où devait aller cet argent ? demanda Émilie.

L’avocat bancaire consulta ses notes.

— D’après les premières pièces, une partie devait couvrir des échéances de dette arrivant à terme. Le reste était destiné à plusieurs sociétés du groupe, mais nous n’avons pas encore pu vérifier la justification de chaque transfert.

— Et si la garantie de 190 millions n’est pas accordée ?

Il prit le temps de répondre.

— Certaines facilités de crédit pourraient ne pas être renouvelées. Cela pourrait provoquer une crise de liquidités. Mais nous devons examiner les contrats et les actifs avant d’en mesurer l’ampleur exacte.

Philippe s’empressa d’intervenir.

— Vous voyez ? Voilà pourquoi nous avions besoin de cette garantie. Des centaines de personnes dépendent de nous. Des familles, des employés, des résidents dans nos établissements…