— Alors pourquoi ne pas m’avoir expliqué la situation avant le mariage ? demanda Émilie.
— Parce que tu aurais refusé.
La réponse était sortie trop vite.
Philippe se tut.
Émilie sentit quelque chose se détacher en elle. Ce n’était pas seulement la peur d’avoir épousé un homme qui lui avait caché une partie de la vérité. C’était la découverte qu’on avait peut-être construit autour d’elle une histoire entière afin de parvenir à une signature.
Elle se tourna vers Julien.
— Est-ce que tu savais que mon nom figurait dans ce projet avant notre rencontre ?
Il fixa le sol.
— Oui.
— Est-ce que tu savais que ton père comptait obtenir ma garantie dès le lendemain du mariage ?
— Je savais qu’il voulait discuter d’un soutien financier.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Il releva enfin les yeux.
— Oui. Je savais qu’il voulait que tu signes rapidement.
Émilie eut l’impression que la pièce s’éloignait autour d’elle.
— Et le gala de Montpellier ?
— Mon père m’avait parlé de toi. Il m’avait montré des informations sur ta société. Mais je ne suis pas venu vers toi uniquement pour ça.
— Tu m’as laissée croire que notre rencontre était spontanée.
— Au début, j’étais curieux. Puis je t’ai aimée, Émilie. Ce que j’ai ressenti était réel.
— Peut-être. Mais tu as choisi de bâtir notre relation sur une omission qui t’arrangeait.
— Je pensais pouvoir t’expliquer plus tard.
— Plus tard, quand j’aurais signé ?
Julien ne répondit pas.
Mireille se leva brusquement.
— Vous êtes tous en train de détruire un mariage pour une question d’argent !
Cette fois, Émilie ne baissa pas les yeux.
— Non, Mireille. Je découvre ce soir ce que vous étiez prêts à faire pour obtenir cet argent.
— Tu as les moyens de nous aider ! Tu ne peux pas comprendre ce que cela signifie de voir le travail de toute une vie menacé.
— Je comprends parfaitement qu’une entreprise puisse traverser une crise. Je comprends qu’on demande de l’aide, qu’on négocie, qu’on prenne des décisions difficiles. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous avez estimé que mon mariage vous donnait un droit sur mon patrimoine.
Mireille ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.
Alors Émilie ajouta :
— Et je ne comprends pas non plus comment vous avez pu regarder ma robe, sourire devant les invités, puis la traiter comme un chiffon quelques heures plus tard.
Le visage de Mireille se durcit.
— Je ne vais pas m’excuser pour un peu de champagne.
— Je ne vous ai pas demandé de vous excuser. Je vous ai demandé de comprendre que je ne vous laisserai plus décider de ce que je dois accepter.
Maître Delaunay intervint avec calme.
— Pour cette nuit, nous allons séparer les urgences. Premièrement, Émilie ne signera aucun document. Deuxièmement, toute opération exceptionnelle sera soumise aux contrôles prévus par les accords financiers. Troisièmement, les documents relatifs à l’autorisation contestée seront conservés et examinés. Et enfin, Émilie ne restera pas ici si elle ne s’y sent pas en sécurité.
— Elle est ma femme, protesta Julien.
— Le mariage ne vous donne aucun droit de la contraindre, répondit l’avocate.
Julien regarda Émilie, comme s’il attendait qu’elle lui vienne en aide.
Mais elle était épuisée de devoir, même au milieu de cette nuit, réparer les conséquences de ses décisions.
— Je pars, dit-elle.
Sophie s’approcha d’elle.
— Ta voiture est prête. Nous avons aussi prévu une chambre dans un hôtel où personne ne pourra te déranger.
Émilie acquiesça.
Avant de sortir, elle se retourna vers Anaïs.
— Viens avec moi si tu le souhaites. Mais tu n’as pas à choisir un camp cette nuit.
Anaïs regarda ses parents, puis son frère.
— Je vais rester pour remettre les fichiers à Maître Delaunay. Je ne veux plus faire semblant de ne rien voir.
Elle prit une inspiration tremblante.
— Je suis désolée, Émilie.
— Merci de m’avoir montré ce que tu savais. Pour le reste, nous verrons plus tard.
Émilie franchit la porte sans se retourner.
Dans la voiture, elle retira son alliance et la posa sur le siège à côté d’elle. Elle ne la jeta pas. Elle ne pleura pas non plus, pas tout de suite. Elle regarda simplement les lumières du domaine disparaître derrière les arbres, tandis que l’aube commençait à blanchir les collines provençales.
À six heures, elle était dans une chambre d’hôtel, enveloppée dans un peignoir blanc. Sophie lui apporta un café et un téléphone de remplacement.
— Les premières vérifications ont commencé, dit-elle. Mais je veux être claire : nous ne pouvons pas encore affirmer que les Marceau ont organisé une fraude. Les documents soulèvent des questions sérieuses, pas encore toutes les réponses.