Marco arrêta l’enregistrement.
— Monsieur, dit-il doucement, nous devons vérifier que ce fichier est authentique avant de tirer des conclusions.
Je le regardai, incapable de comprendre comment il pouvait encore parler de vérifications alors que je venais de voir ma femme vivante.
— Je viens de la voir. J’ai entendu sa voix.
— Je sais. Mais cette vidéo peut avoir été enregistrée avant le naufrage, ou avoir été ajoutée récemment à un système auquel quelqu’un a eu accès. Nous devons connaître sa provenance.
Le Dr Gable s’approcha.
— Adrien, donnez-moi Nora quelques instants. Vous tremblez.
Je baissai les yeux vers ma fille. Elle dormait toujours contre moi, sans savoir que le monde de son père venait de se fissurer une seconde fois.
Je la confiai au médecin, puis me tournai vers Marco.
— Où avez-vous trouvé cet enregistrement ?
— Dans le serveur secondaire de la nursery. Il a été enregistré automatiquement par une caméra de sécurité, mais le fichier avait été déplacé dans un dossier protégé. Je l’ai découvert en vérifiant les anomalies de connexion que vous m’aviez demandé d’examiner.
— Qui avait accès à ce dossier ?
Marco hésita.
— Votre compte administrateur. Celui de votre épouse. Et un troisième identifiant, créé sous le nom de votre frère, Luca.
Le silence retomba.
Luca.
Mon frère avait lui aussi disparu dans ce naufrage. Depuis onze mois, je vivais avec deux absences que je croyais définitives.
— Montrez-moi les informations techniques, dis-je.
Marco afficha les métadonnées. L’enregistrement avait bien été créé six jours auparavant, mais cela ne prouvait pas qu’Isabella se trouvait devant cette caméra à cette date. Une partie du système avait été restaurée à partir d’une sauvegarde, et l’horloge interne avait pu être modifiée.
Pourtant, un détail était impossible à ignorer : à la fin de la vidéo, Isabella regardait directement l’objectif.
— Adrien, si cette séquence est arrivée jusqu’à toi, ne cherche pas à me retrouver en passant par Luca. Ne fais confiance à personne qui prétend savoir où nous sommes. Protège les enfants. Et surtout, ne laisse pas entrer les gens qui connaissent le mot « Aurore ».
L’écran devint noir.
Je répétai le dernier mot à voix basse.
— Aurore…
Le neurologue fronça les sourcils.
— Cela vous dit quelque chose ?
Je restai silencieux.
Aurore était le nom d’un projet que Luca et moi avions lancé plusieurs années plus tôt. Une initiative privée destinée à financer des recherches médicales et à soutenir des familles touchées par des maladies neurologiques. Après sa disparition, j’avais confié une partie de sa gestion à un petit groupe de collaborateurs de confiance.
Mais Isabella connaissait aussi ce projet. Elle avait travaillé sur les aspects administratifs avant notre mariage.
— Il faut appeler la police, dit le Dr Gable. Si quelqu’un a tenté de s’en prendre aux enfants, nous ne pouvons pas traiter cela comme un simple problème informatique.
Je hochai la tête.
— Faites-le.
Quelques minutes plus tard, deux enquêteurs arrivèrent à la maison. Ils recueillirent les informations sur la caméra, les accès au serveur et les circonstances dans lesquelles le fichier avait été découvert. Ils demandèrent que personne ne touche davantage au matériel avant qu’un spécialiste puisse en faire une copie sécurisée.
L’un d’eux me posa une question :
— Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel ces derniers jours ? Des visiteurs, des appels, des personnes qui auraient demandé à voir les enfants ?
Je pensai immédiatement à la nouvelle employée de maison, arrivée trois semaines plus tôt. Elle s’appelait Helena. Elle avait été recommandée par une agence réputée et avait fourni toutes les références nécessaires.
— Elle est partie il y a une heure, répondit Marco. Elle a dit qu’elle devait s’occuper d’une urgence familiale.
L’enquêteur nota son nom.
— Ne la contactez pas vous-même. Nous vérifierons son identité et son parcours.
Je sentis une colère froide m’envahir.
— Elle s’occupait parfois des enfants. Elle avait accès à la nursery.
— Nous allons établir précisément quels accès elle possédait. Mais, pour l’instant, nous ne savons pas si elle est impliquée.
Je regardai les trois petits lits alignés contre le mur. Nora, Miles et Theo étaient nés quelques mois après le naufrage. Isabella avait donné naissance à nos triplés peu avant notre départ pour ce voyage dont nous étions revenus seuls, du moins le croyais-je.
Depuis onze mois, j’avais essayé de devenir à la fois leur père et la mémoire de leur mère.
Je n’avais jamais imaginé qu’Isabella puisse être encore vivante.
Le lendemain, les enquêteurs revinrent avec une première analyse.
La vidéo était authentique. Elle avait été enregistrée six jours auparavant par la caméra de la nursery. La sauvegarde contenait également des données montrant qu’une personne avait tenté de supprimer plusieurs fichiers, sans parvenir à effacer les copies conservées sur le serveur secondaire.