L’homme qu’ils avaient humilié contrôlait leur avenir
Le lendemain matin, à 8 h 30, Claire reçut un appel de Julien.
Elle hésita avant de décrocher.
— Claire, je t’en prie, laisse-moi t’expliquer.
— Tu as toute mon attention.
— Ma mère est allée trop loin. Je lui ai parlé hier soir. Elle regrette son geste.
Claire ferma les yeux quelques secondes.
— Est-ce qu’elle regrette d’avoir humilié ma mère ou est-ce qu’elle regrette que nous soyons partis avant le dessert ?
Julien resta silencieux.
Ce silence, elle le connaissait désormais.
— Tu vois ? reprit-elle. Tu es toujours incapable de répondre quand la vérité risque de déranger quelqu’un.
— Ce n’est pas juste. J’étais pris au milieu.
— Non, Julien. Tu étais assis à côté de moi. Tu avais le choix de te lever, de prendre la canne de ma mère, de lui donner une serviette ou simplement de dire à ta mère que ce qu’elle faisait était inacceptable. Tu n’as rien fait.
Elle raccrocha.
Au même moment, dans les bureaux de Valmont Groupe, Marc Delmas examinait un dossier posé devant lui.
À soixante et un ans, il avait construit son entreprise pendant plus de trente ans. Valmont Groupe était devenu un acteur majeur de la logistique, de l’immobilier et des infrastructures en France. Marc avait volontairement gardé une vie privée discrète. Il préférait les restaurants de quartier aux soirées mondaines et n’avait jamais éprouvé le besoin d’étaler sa réussite.
Même certains amis de longue date ignoraient l’ampleur de ses activités.
Philippe Delorme, lui, la connaissait parfaitement.
Depuis quatre ans, Delorme Bâtiment avait obtenu plusieurs contrats importants grâce à des appels d’offres auxquels Valmont participait. L’entreprise de Philippe avait également bénéficié de délais de paiement aménagés lors d’une période financière difficile, après une négociation commerciale parfaitement documentée.
Marc n’avait jamais demandé à ses équipes de favoriser Delorme Bâtiment pour des raisons personnelles.
Mais il avait accordé à Philippe quelque chose de précieux : du temps pour redresser son entreprise.
Et ce matin-là, il voulait savoir si cette confiance avait été justifiée.
— Antoine, où en sommes-nous ? demanda-t-il à son directeur financier.
— Les comptes sont fragiles. Plusieurs chantiers ont dépassé leur budget. Deux garanties bancaires doivent être renouvelées prochainement. Et trois contrats importants arrivent à leur prochaine étape de révision.
Marc parcourut les documents.
— Des irrégularités ?
— Rien qui nous permette de conclure à une fraude. Mais certains délais accordés à Delorme Bâtiment ont été plus généreux que ceux consentis à d’autres fournisseurs, notamment en raison de leur ancienneté dans notre portefeuille.
Marc posa son stylo.
— Alors, nous allons appliquer les mêmes critères à tout le monde. Un audit indépendant, une vérification des garanties et une réévaluation des risques. Aucune faveur personnelle, aucune punition personnelle.
Antoine acquiesça.
— Et s’ils perdent leurs contrats ?
— S’ils remplissent leurs obligations, ils les conserveront. S’ils ne les remplissent pas, ils devront en répondre. C’est aussi simple que cela.
Marc n’avait aucune intention de détruire une entreprise pour venger sa femme. Mais il ne protégerait pas davantage une société simplement parce que son dirigeant appartenait au cercle de connaissances de sa famille.
À 10 heures, Philippe Delorme reçut une convocation à une réunion extraordinaire avec les représentants de Valmont Groupe.
En lisant le nom du signataire, il pâlit.
Marc Delmas.
Il avait rencontré cet homme plusieurs fois, toujours dans des réunions professionnelles. Pourtant, il n’avait jamais pris la peine de s’intéresser à lui en dehors de son titre de représentant de Valmont.
Il appela immédiatement sa femme.
— Véronique, qu’est-ce que tu as fait hier soir ?
— Rien que tu ne saches déjà. J’ai remis certaines personnes à leur place.
— Tu as humilié la femme de Marc Delmas ?
Un silence.
— Comment ça, Marc Delmas ?
— Le président de Valmont Groupe !
Véronique lâcha presque son téléphone.
— Mais… il a dit qu’il travaillait dans la logistique et l’immobilier !
— Parce que c’est précisément ce qu’il fait !
— Tu veux dire qu’il dirige vraiment Valmont ?
— Oui. Et notre réunion de demain vient d’être avancée. Ils veulent examiner nos garanties et nos contrats.
Véronique sentit son assurance se fissurer.
— Tu crois que c’est à cause de moi ?
Philippe passa une main sur son visage.
— Je ne sais pas. Mais si tu as raison, tu as réussi à transformer une soirée de fiançailles en problème professionnel.
— Il ne peut pas faire ça pour une histoire de famille !
— Il ne doit justement pas le faire pour une histoire de famille. Et c’est ce qui m’inquiète : si nos comptes ne tiennent pas, nous n’aurons personne à accuser.
Pour la première fois, Véronique comprit que son comportement pouvait avoir des conséquences qu’un simple appel d’excuses ne suffirait pas à effacer.