Elle décida de se rendre chez Claire.
Lorsqu’elle arriva, Isabelle était assise dans le salon, une tasse de thé entre les mains. Marc était parti au bureau.
Véronique entra avec un bouquet de roses blanches.
— Isabelle, je suis venue vous présenter mes excuses.
Isabelle ne tendit pas la main vers les fleurs.
— Pourquoi ?
Véronique sembla déconcertée.
— Parce que mon comportement était inacceptable.
— Vous le saviez hier soir. Pourquoi faudrait-il que je croie que vous le comprenez mieux aujourd’hui ?
— J’ai eu tort.
— Oui. Mais ce n’est pas tout.
Isabelle posa sa tasse sur la table.
— Vous m’avez traitée comme si mon handicap me rendait inférieure. Vous avez poussé ma canne avec votre chaussure. Puis vous m’avez jeté du vin au visage. Ce n’était pas une maladresse. C’étaient plusieurs décisions successives.
Véronique baissa la tête.
— Je suis désolée.
— Je vous entends. Mais je ne vous dois pas mon pardon.
Claire, qui se tenait près de la porte, observa la scène sans intervenir.
Véronique finit par se tourner vers elle.
— Claire, je t’en prie. Julien souffre beaucoup. Il t’aime.
— Alors, pourquoi n’est-il pas venu avec vous ?
Véronique ne répondit pas.
— Vous êtes venue parce que mon père dirige Valmont, poursuivit Claire. Si mon père avait été un homme sans influence, seriez-vous ici aujourd’hui ?
Le silence de Véronique fut une réponse suffisante.
Claire ouvrit la porte.
— Vous pouvez laisser les fleurs si vous le souhaitez. Mais ne revenez pas ici tant que vous n’aurez pas compris que ma mère mérite le respect indépendamment de la profession de mon père.
Véronique partit sans insister.
Les roses restèrent sur la table jusqu’au lendemain. Isabelle demanda finalement à Claire de les offrir à la gardienne de l’immeuble.
— Elle aime les fleurs, dit-elle simplement.
Pendant ce temps, Julien découvrait que les conséquences de son silence ne se limitaient pas à la rupture.
Il se rendit chez Claire le soir même, sans prévenir.
Cette fois, il ne trouva pas de discours préparé à lui servir.
— Je ne te demanderai pas de revenir tout de suite, dit-il. Je sais que je n’en ai pas le droit.
Claire le regarda sans répondre.
— J’ai passé ma vie à éviter les disputes avec ma mère. Je pensais que si je ne la contredisais pas, elle finirait par se calmer. Hier, j’ai compris que je lui avais appris qu’elle pouvait aller toujours plus loin.
— Et qu’est-ce qui te fait comprendre cela maintenant ? demanda Claire.
Julien baissa les yeux.
— Au début, j’ai cru que tu étais partie sous le coup de la colère. Puis j’ai revu la scène dans ma tête. Ta mère cherchait sa canne. Tu essayais de l’aider. Et moi, je te retenais par le poignet.
Sa voix se brisa légèrement.
— Je me suis comporté comme si préserver le dîner était plus important que préserver ta dignité.
Claire sentit sa colère se mêler à une profonde tristesse.
Elle avait aimé cet homme pendant quatre ans. Elle avait imaginé une maison avec lui, des voyages, des enfants peut-être. Mais elle ne pouvait pas construire une vie avec quelqu’un dont elle devait constamment réclamer le courage.
— Je ne peux pas te promettre que nous nous remettrons ensemble, dit-elle. Et je ne veux pas que tu changes simplement parce que tu as peur de me perdre.
— Que veux-tu que je fasse ?
— Commence par dire non à ta mère quand elle a tort. Même si personne d’influent ne regarde. Même si cela ne te rapporte rien. Fais-le parce que c’est juste.
Julien acquiesça.
Il partit sans demander de seconde chance.
Les semaines suivantes, l’audit de Delorme Bâtiment se déroula selon les procédures prévues. Les vérificateurs relevèrent des dépassements de coûts, des prévisions trop optimistes et plusieurs retards qui obligeaient l’entreprise à revoir son organisation. Ils ne découvrirent pas de preuve permettant d’accuser Philippe de fraude.
Valmont imposa donc un plan de redressement assorti d’étapes précises. Les contrats en cours furent maintenus sous contrôle renforcé, tandis que les futurs marchés seraient attribués selon les mêmes critères que ceux appliqués aux autres entreprises.
Philippe accepta les conditions.
Il savait que son entreprise devait se réorganiser. Pour la première fois, il cessa de se reposer sur ses relations et engagea une véritable révision de sa gestion.
Véronique, elle, ne fut pas invitée à intervenir dans les discussions professionnelles.
Elle dut affronter une réalité qu’elle avait toujours refusé de voir : le prestige de son nom ne lui donnait aucun droit sur les autres.
Quant à Claire, elle reprit peu à peu ses habitudes. Elle accompagna sa mère à ses rendez-vous, retrouva ses amis et recommença à envisager son avenir sans Julien.