L’officier qui a pris ma déclaration m’a conseillé de conserver tous les messages et de ne pas retourner seule au domicile.

J’ai suivi ses recommandations.

Puis j’ai appelé mon avocate, Maître Sophie Lambert, qui m’avait déjà accompagnée lors d’un litige professionnel.

— Ne publiez rien sur les réseaux sociaux, m’a-t-elle conseillé. Ne menacez personne. Nous allons établir une chronologie, préserver les preuves et laisser les enquêteurs déterminer les faits.

— Et Léa ?

— Sa sécurité passe avant tout. Elle ne doit pas être contrainte de retourner dans cette maison. Nous allons aussi voir comment organiser la récupération de vos affaires.

J’ai raccroché.

Pour la première fois depuis mon retour au domicile, je savais exactement quelle serait ma prochaine étape.

Je ne retournerais pas chez eux pour me battre.

Je laisserais la loi faire son travail.

À 7 h 12 le lendemain matin, mon téléphone a commencé à vibrer.

Monique avait envoyé onze messages.

Le premier disait :

Tu as intérêt à revenir immédiatement. Tu nous dois des excuses.

Le deuxième :

Tu es en train de détruire cette famille pour une histoire ridicule.

Le troisième était plus inquiétant :

Si tu racontes quoi que ce soit à l’extérieur, tu peux dire adieu à toute aide financière.

Puis Gérard a appelé.

Je n’ai pas décroché.

Quelques minutes plus tard, Émilie m’a envoyé un message privé.

Je dois te parler. Ce que tu as découvert hier n’est pas toute l’histoire.

Je lui ai demandé de m’écrire uniquement ce qu’elle savait personnellement et de ne rien modifier ni supprimer.

Sa réponse est arrivée presque immédiatement.

Je n’ai pas vu ce qui est arrivé à Oslo. Mais j’ai entendu Monique parler au téléphone trois jours avant. Elle disait qu’il fallait régler le problème avant l’arrivée de Chloé. J’ai cru qu’elle voulait simplement le faire garder ailleurs.

Puis un second message :

Hier, après votre départ, Gérard m’a demandé de nettoyer le garage. J’y ai trouvé le sac de transport d’Oslo et des poils sur une vieille couverture. J’ai pris des photos avant qu’il ne me voie.

Mon cœur s’est accéléré.

Je lui ai demandé de conserver les originaux et de les remettre aux enquêteurs si ceux-ci le souhaitaient.

Elle a accepté.

Mais le message suivant a changé la situation.

Il y a autre chose. Monique avait peur que tu découvres ce qu’ils avaient fait avec l’argent de Julien.

J’ai relu la phrase plusieurs fois.

L’argent de Julien.

Mon mari avait effectivement fermé son entreprise huit mois plus tôt. Il avait parlé d’un enchaînement de dettes, d’un contrat perdu et d’une banque qui avait refusé de prolonger son financement. Nous avions vendu une partie de nos économies pour rembourser certains créanciers.

Mais Julien ne m’avait jamais expliqué pourquoi plusieurs virements avaient été effectués depuis notre compte commun vers celui de son père, juste avant la fermeture de l’entreprise.

Je les avais remarqués. Il m’avait répondu que c’était une avance temporaire pour payer des fournisseurs.

À l’époque, je l’avais cru.

J’ai appelé Julien.

Il était parti quelques jours plus tôt pour un déplacement professionnel à Grenoble, officiellement pour rencontrer un ancien partenaire commercial. Il a décroché au bout de trois sonneries.

— Tu es où ? m’a-t-il demandé.

— À l’hôtel avec Léa.

Un silence.

— Pourquoi ?

— Parce que ta mère a forcé notre fille à s’asseoir devant un plat après avoir fait disparaître Oslo. Ton père m’a dit qu’ils avaient trouvé une recette et qu’il fallait que Léa apprenne à obéir.

Je l’ai entendu inspirer brusquement.

— Quoi ? Non, c’est impossible.

— Alors explique-moi ce qui s’est passé.

— Je vais les appeler.

— Non, Julien. Tu vas répondre à une question. Pourquoi notre argent a-t-il été transféré sur le compte de ton père avant la fermeture de ton entreprise ?

Il n’a rien dit.

Ce silence m’a fait plus mal que toutes les insultes de Monique.

— Julien ?

— Je dois te voir pour t’expliquer.

— Tu peux commencer maintenant.

Il a fini par murmurer :

— Mon père m’avait promis qu’il nous aiderait à sauver l’entreprise. Il m’a demandé de transférer une partie des fonds pour une opération temporaire. Je pensais que l’argent serait rendu. Puis il m’a dit que les comptes étaient bloqués et que je ne devais pas t’en parler avant que tout soit réglé.

— Et tu ne m’as rien dit ?

— J’avais honte.

J’ai fermé les yeux.

Notre vie chez ses parents n’était donc peut-être pas seulement la conséquence d’une entreprise en difficulté. Une partie de nos économies avait été placée sous le contrôle de Gérard, sans que je connaisse les véritables conditions de l’opération.

— Julien, je veux les relevés, les contrats et tous les messages concernant ces transferts. Tu les remettras à mon avocate. Je ne te demande pas de choisir entre ta famille et moi. Je te demande de dire la vérité.