Pendant les semaines qui suivirent, Thomas changea progressivement d’attitude.
Il ne critiquait pas ouvertement le travail de Claire, mais chaque fois qu’elle recevait une prime ou racontait une bonne journée à la bijouterie, il trouvait le moyen de diminuer sa réussite.
—Tu as de la chance, c’est tout.
Ou bien :
—Vendre des bijoux à des gens riches, ce n’est pas vraiment construire quelque chose.
Claire finit par ne plus parler de son travail à la maison.
Elle avait compris que certaines bonnes nouvelles, au lieu d’être accueillies avec joie, devenaient des occasions de se justifier.
Puis sa belle-mère, Monique, commença à intervenir de plus en plus souvent dans leur mariage.
Elle appelait Thomas plusieurs fois par jour, lui demandait où il en était de ses projets et lui répétait que son père, lui, avait toujours été un homme capable de subvenir aux besoins de sa famille.
Un dimanche, alors que Claire venait de rentrer d’une longue journée de travail, Monique l’attendait dans le salon.
—Mon fils m’a dit que tu lui faisais sentir qu’il ne servait à rien.
Claire posa ses clés sur la table.
—Je ne lui ai jamais dit ça. Je lui ai simplement demandé de participer aux dépenses.
—Un homme a besoin d’une femme qui croit en lui, pas d’une comptable qui lui présente des factures !
Thomas, assis sur le canapé, ne dit rien.
Ce silence blessa Claire davantage que les paroles de sa belle-mère.
Elle avait payé le loyer pendant des mois, renoncé à des vacances, travaillé les jours fériés et emprunté de l’argent à sa mère. Pourtant, aux yeux de cette famille, elle était devenue la femme qui ne soutenait pas suffisamment son mari.
Ce soir-là, Claire demanda à Thomas de choisir.
Non pas entre elle et sa mère, mais entre la réalité de leur vie et les excuses qu’il utilisait pour éviter de l’affronter.
—Je ne te demande pas de renoncer à tes ambitions. Je te demande de prendre ta part de responsabilité. Trouve un emploi, contribue aux dépenses et construisons quelque chose ensemble. Je ne peux plus porter tout ça seule.
Thomas la regarda longuement.
—Tu as changé, Claire.
—Oui. J’ai changé parce que je suis épuisée.
Il passa la nuit chez sa mère.
Trois jours plus tard, il revint avec une décision déjà prise : il voulait divorcer.
—Je ne peux pas rester avec une femme qui ne croit plus en moi, déclara-t-il.
Claire sentit son cœur se serrer, mais elle ne chercha pas à le retenir.
—Je t’ai cru pendant huit ans, Thomas. Peut-être que le problème, c’est que tu as fini par confondre ma confiance avec une obligation de te soutenir sans limite.
Il détourna les yeux.
Le divorce fut prononcé quelques mois plus tard. Ils n’avaient pas d’enfants et réussirent à régler les principales questions matérielles sans procédure interminable. Mais certains objets de leur appartement devinrent soudain des symboles de leur rupture.
Notamment le canapé du salon.
Claire l’avait acheté avec ses propres économies, après avoir obtenu sa promotion. Elle avait choisi le tissu, négocié le prix et payé la livraison.
Un samedi matin, alors qu’elle était seule chez elle, quelqu’un frappa violemment à la porte.
C’était Monique, accompagnée de deux hommes qu’elle avait engagés pour transporter des meubles.
—Nous venons récupérer le canapé, annonça-t-elle.
Claire fronça les sourcils.
—Pardon ?
—Tu as déjà perdu mon fils, tu ne vas pas garder ce qui appartient à notre famille.
—Ce canapé, je l’ai payé avec mon argent.
Monique eut un petit rire méprisant.
—Sans mon fils, tu n’aurais jamais eu cette vie. Tu lui dois bien ça.
Claire aurait pu se disputer avec elle. Elle aurait pu appeler Thomas et lui demander de venir mettre fin à cette humiliation.
Mais elle venait de comprendre que certaines personnes ne cherchaient pas à obtenir justice. Elles voulaient simplement vous voir vous débattre.
Elle ouvrit le passage.
—Prenez-le.
Les deux hommes démontèrent le canapé et l’emportèrent.
Monique repartit avec un sourire satisfait, persuadée d’avoir remporté une dernière bataille.
Claire referma la porte.
Puis elle s’assit sur le sol, au milieu de son salon vide, et pleura pendant quelques minutes.
Pas parce qu’elle avait perdu un canapé.
Parce qu’elle réalisait enfin combien d’années elle avait passées à essayer de prouver sa loyauté à des gens qui ne lui accordaient même pas le respect le plus élémentaire.
Le lendemain, elle acheta un fauteuil d’occasion et une petite table. Elle réorganisa son appartement, invita sa mère à dîner et se concentra sur son travail.
Elle ne chercha plus à savoir ce que Thomas faisait de ses journées.
Pendant un mois, il ne donna aucune nouvelle.
Puis, un soir, on sonna à sa porte.
Claire ouvrit et découvrit Thomas, accompagné d’une jeune femme élégamment vêtue. Il avait meilleure mine qu’au moment de leur séparation, portait une veste neuve et affichait un sourire confiant.