Je dormais quelques heures par nuit et je passais le reste du temps à regarder les photographies de notre mariage.

Je n’arrivais pas à comprendre comment une personne pouvait encore être partout alors qu’elle n’était plus nulle part.

Puis, environ trois semaines après les funérailles, j’ai reçu un appel de son avocat.

Il s’appelait Richard Collins. Je l’avais rencontré une seule fois, quelques mois auparavant, lorsque Margaret avait dû régler certaines formalités administratives.

— Monsieur, j’aimerais que vous veniez à mon cabinet. Il y a quelque chose que Margaret m’a demandé de vous remettre personnellement.

J’ai d’abord pensé à son testament.

Je m’attendais à quelques documents, peut-être à une lettre d’adieu.

Mais lorsque je suis arrivé, Richard avait posé une épaisse enveloppe sur son bureau.

— Votre épouse m’a demandé de ne vous remettre ceci qu’après son décès, et seulement si vous l’aviez effectivement épousée.

Je suis resté immobile.

— Pourquoi seulement si je l’avais épousée ?

L’avocat a retiré ses lunettes.

— Parce que Margaret avait préparé deux versions de ses dernières volontés. Elle avait longuement réfléchi à votre avenir et voulait s’assurer que vous comprendriez ses véritables intentions.

Il m’a tendu l’enveloppe.

Mon prénom était écrit dessus, de sa propre écriture.

J’ai immédiatement reconnu ses lettres légèrement penchées.

À l’intérieur se trouvaient une lettre, plusieurs documents médicaux et une photographie de nous deux prise lors de notre première année ensemble.

J’ai commencé à lire.

« Mon amour,

Si tu lis cette lettre, c’est que tu as accepté de devenir mon mari.

Je sais que tu te demandes pourquoi j’ai changé d’avis quelques jours avant l’opération.

Je t’ai longtemps refusé le mariage parce que je pensais que te laisser partir serait ma dernière preuve d’amour.

Mais j’avais tort.

Pendant des mois, j’ai observé quelque chose que tu ne remarquais peut-être pas : tu avais progressivement cessé de vivre pour toi-même.

Tu refusais les invitations de tes amis. Tu avais abandonné plusieurs projets professionnels. Tu ne parlais presque plus de ton avenir sans m’inclure dans chaque phrase.

Je t’aimais profondément, mais j’avais peur de devenir toute ta vie, au point que tu oublies la tienne.

Alors j’ai pris une décision. »

J’ai dû m’arrêter quelques secondes.

Richard m’a tendu un verre d’eau.

Puis j’ai continué.

« J’ai rencontré une psychologue spécialisée dans l’accompagnement des personnes atteintes de maladies graves et de leurs proches.

Elle m’a aidée à comprendre que je ne pouvais pas décider à ta place de ce que tu étais capable de supporter.

Je pensais te protéger en refusant de t’épouser.

Mais en réalité, je te privais aussi du droit de choisir.

Tu m’as aimée sans jamais me demander d’être quelqu’un d’autre. Tu m’as accompagnée dans les jours les plus difficiles sans me faire sentir que j’étais un poids.

Alors, avant cette opération, j’ai voulu te donner quelque chose que je t’avais toujours refusé : le droit d’être mon mari, même si notre histoire devait être courte.

Je ne voulais plus que notre amour soit défini par ma maladie.

Je voulais qu’il soit défini par notre choix. »

Mes larmes coulaient maintenant sur le papier.

Mais la lettre n’était pas terminée.

« Il y a une autre chose que tu dois savoir.

J’ai mis de côté une somme d’argent pour toi, mais je ne veux surtout pas que tu considères cela comme une obligation de rester attaché à moi.

L’argent est destiné à t’aider à retrouver une certaine liberté : reprendre tes projets, voyager, changer de travail si tu le souhaites ou simplement prendre le temps de te reconstruire.

Et surtout, ne te sens jamais coupable si un jour tu rencontres quelqu’un d’autre.

Je ne veux pas devenir un souvenir qui t’empêche d’être heureux.

Je veux être un souvenir qui te rappelle que tu as été profondément aimé.

Je t’aime, mon mari.

Ta Margarine. »

J’ai posé la lettre sur le bureau et caché mon visage dans mes mains.

Richard m’a laissé quelques instants.

Puis il a ouvert un second dossier.

— Margaret m’avait également demandé de vous expliquer l’origine de cette décision.

Il m’a montré un document signé plusieurs mois avant notre mariage.

C’était une lettre destinée à ses parents.

Elle leur avait demandé de ne pas me révéler certaines choses pendant sa maladie : elle ne voulait pas que je me sente obligé de rester auprès d’elle par culpabilité ou par devoir.

Elle avait également organisé une rencontre avec sa psychologue pour préparer notre mariage à l’hôpital.

Tout avait été pensé avec une lucidité bouleversante.

— Elle voulait que vous sachiez qu’elle ne vous avait pas épousé par peur de mourir, m’expliqua Richard. Elle vous a épousé parce qu’elle ne voulait plus laisser la peur décider à sa place.

Avant de partir, l’avocat m’a remis une dernière petite enveloppe.