Marc ne répondit pas immédiatement à l’homme au téléphone.
Il regardait Inès. La fillette avait reculé jusqu’au mur, les bras serrés autour de son sac bleu. Ses lèvres tremblaient, mais elle ne pleurait pas. C’était presque pire : elle semblait avoir appris depuis longtemps qu’il valait mieux ne pas pleurer devant les adultes.
— Inès, murmura-t-il, tu connais cet homme ?
Elle hocha la tête.
— C’est monsieur Vasseur.
À l’autre bout du fil, l’homme reprit d’un ton parfaitement posé :
— Vous voyez, monsieur Delcourt ? Elle me connaît. Nous avons simplement besoin que vous nous la rameniez. Cette enfant a des problèmes de comportement. Elle invente des histoires et s’enfuit dès qu’on essaie de l’aider.
Inès ferma les yeux.
— Il dit ça à chaque fois, souffla-t-elle.
Marc sentit ses doigts se crisper autour du téléphone.
— Qui êtes-vous exactement, monsieur Vasseur ?
— Je dirige le foyer où Inès a été accueillie après le décès de sa grand-mère. Nous avons des procédures à respecter. Vous n’avez aucune autorité sur cette enfant.
— Et vous, avez-vous le droit de l’appeler sur un téléphone privé pour réclamer son retour sans même vous présenter officiellement ?
Un silence.
Puis l’homme laissa échapper un petit rire.
— Ne compliquez pas les choses. Vous avez une fille, monsieur Delcourt. Vous savez ce que c’est que de vouloir protéger un enfant. Mais vous ne connaissez pas Inès.
Marc regarda Léa, qui s’était approchée de la porte de la cuisine. Sa petite fille tenait toujours le moulin à vent jaune, désormais fendu sur une pale.
— Vous avez raison, répondit-il. Je ne connais pas encore toute son histoire. C’est justement pour cela que je ne prendrai aucune décision sur la base de votre seul appel.
Il raccrocha.
Inès se mit à trembler plus fort.
— Vous allez me renvoyer là-bas ?
Marc s’accroupit devant elle, à une distance suffisante pour ne pas l’effrayer.
— Je ne vais pas te promettre quelque chose que je ne peux pas décider seul. Mais je ne vais pas non plus faire semblant de ne pas avoir vu ta peur. Tu peux me raconter ce qui s’est passé. Ensuite, nous chercherons des adultes capables de vérifier la vérité et de te protéger.
— Ils vont dire que je mens.
— Peut-être. Alors nous chercherons des preuves, pas seulement des paroles.
Pour la première fois depuis son arrivée, Inès leva les yeux vers lui.
Et elle parla.
Le secret caché dans le sac bleu
— Ma grand-mère ne voulait pas que je retourne chez eux.
Marc ne l’interrompit pas.
Inès sortit de son sac une petite enveloppe jaunie, protégée dans un sachet en plastique. À l’intérieur se trouvaient une photographie, une photocopie de document et plusieurs feuilles couvertes de l’écriture tremblante d’une femme âgée.
Sur la photographie, Inès était assise sur les genoux de sa grand-mère, Jeanne Morel. Elles souriaient devant une maison aux volets verts.
Au dos, quelques mots :
« Pour Inès, afin qu’elle sache toujours qu’elle a une maison où revenir. »
— Après la mort de mamie, expliqua-t-elle, monsieur Vasseur est venu me chercher. Il disait qu’il travaillait avec les gens qui s’occupaient des enfants. Au début, je croyais qu’il voulait m’aider.
Elle s’arrêta, frottant nerveusement ses paumes encore rouges.
— Mais au foyer, il me disait que ma grand-mère avait laissé des dettes. Il disait que si je racontais ce qui se passait là-bas, je serais envoyée très loin et que personne ne me croirait.
— Qu’est-ce qui se passait ? demanda doucement Julien, assis près de la porte.
Inès avala difficilement sa salive.
— Il y avait des enfants qui avaient peur de lui. Quand ils faisaient quelque chose qu’il n’aimait pas, il les isolait dans une pièce au sous-sol. Il disait que c’était pour leur apprendre à obéir. Moi, il m’y a enfermée parce que je refusais de signer des papiers.
— Quels papiers ?
— Je ne sais pas. Il disait que je devais accepter de partir dans une autre famille et oublier la maison de mamie. Mais je ne voulais pas. C’était la seule chose qui me restait d’elle.
Elle tendit la photocopie à Marc.
C’était un extrait de document notarié mentionnant la maison de Jeanne Morel et le nom d’Inès. Le reste était incomplet, mais un détail attira son attention : une date récente, ajoutée au stylo, et la mention d’un rendez-vous qui ne semblait pas correspondre au décès de la grand-mère.
Marc ne tira aucune conclusion immédiate. Il prit simplement une photo des documents, avec l’accord d’Inès, puis les remit dans l’enveloppe.
— Pourquoi ne pas avoir montré ça à quelqu’un ?
— Je l’ai fait.
Sa voix devint presque inaudible.