André sentit quelque chose se briser en lui.
Ce n’était pas la peur de mourir. C’était la certitude que sa propre fille, celle qu’il avait portée sur ses épaules dans les rues de Lyon, était peut-être devenue capable de le détruire pour de l’argent.
Il resta près de la trappe, sans bouger, jusqu’à ce que les pas de Claire et de Thomas s’éloignent. Puis il sortit le téléphone que Julien lui avait confié.
— Tu as entendu ? murmura-t-il.
— J’ai entendu, papa. Et je suis désolé.
— Ne sois pas désolé. Fais ton travail.
André regarda la vieille horloge en noyer. Son balancier avançait avec une régularité presque cruelle. Quarante-trois ans plus tôt, il avait gravé les initiales d’Hélène au dos du cadran. Elle lui avait dit qu’une horloge pouvait mentir sur l’heure, mais jamais sur le temps qui passait.
Il lui restait quarante-huit heures.
Et, pour la première fois de sa vie, il allait devoir faire semblant d’être fou pour prouver qu’il ne l’était pas.
Le vieil homme qui ne comprenait plus rien
Le lendemain matin, André descendit lentement l’escalier, une main sur la rampe et les épaules voûtées.
Claire l’attendait dans la cuisine avec une tasse fumante.
— Bonjour, papa. J’ai préparé ton petit-déjeuner.
Il regarda la tasse comme s’il ne la reconnaissait pas.
— C’est quoi, ça ?
— Ta tisane pour dormir.
— Mais il fait jour.
Claire échangea un regard rapide avec Thomas.
— Tu es encore fatigué. Bois, ça te fera du bien.
André prit la tasse, la porta à ses lèvres, puis la reposa.
— Je voudrais d’abord appeler mon médecin.
Le sourire de Claire disparut presque aussitôt.
— Papa, tu l’as appelé trois fois cette semaine. Tu ne te souviens jamais de rien.
— Ah bon ?
Thomas posa son journal.
— C’est justement ce dont nous parlions. Le médecin pense qu’un établissement spécialisé serait plus adapté. Tu serais entouré, surveillé, en sécurité.
André leva vers lui des yeux étonnés.
— Et ma maison ?
— Nous nous en occuperons, répondit Thomas. Tu n’as plus besoin de te préoccuper de tout ça.
— Et mon atelier ?
— Il faudra bien le vider un jour.
André baissa la tête.
— Mais j’ai encore des montres à réparer.
Thomas soupira, comme si cette phrase confirmait tout ce qu’il voulait faire croire.
— Tu vois, Claire ? Il ne comprend même plus sa situation.
Claire prit doucement la main de son père.
— On veut seulement ce qu’il y a de mieux pour toi.
André sentit ses doigts se crisper autour des siens.
Il se rappela les après-midi où elle s’endormait sur son établi, les genoux couverts de sciure. Il se rappela lui avoir appris à distinguer une vis abîmée d’une vis simplement usée.
Il aurait voulu lui demander quand elle avait cessé de le considérer comme son père pour ne plus voir en lui qu’un obstacle.
Mais il se contenta de murmurer :
— Alors, faites ce que vous pensez être juste.
Thomas sourit.
Il croyait avoir gagné.
La montre qui cachait autre chose
Dans l’après-midi, André retourna à l’atelier sous prétexte de chercher une veste. Il verrouilla la porte et appela Julien.
— Tu as découvert qui est réellement Thomas ?
— Nicolas Vernet. Il a déjà été entendu dans une affaire d’escroquerie visant des personnes âgées. Mais je ne peux pas encore t’expliquer tout le dossier. Je dois obtenir des éléments vérifiables.
— Et Claire ?
— Pour l’instant, nous ignorons jusqu’où elle est impliquée. Ne la confronte pas. Ne prends aucun risque pour obtenir des preuves.
André regarda la montre d’Hélène.
— Il y a autre chose, Julien. Les comprimés. Je les ai arrêtés deux jours avant ton appel. Depuis, je pense plus clairement.
— Tu en as encore pris ?
— Pas depuis que j’ai compris.
— D’accord. Ne prends plus aucun comprimé dont tu ne connais pas l’origine. Mais ne modifie pas seul un traitement prescrit : il faudra qu’un médecin vérifie ce que tu as reçu et évalue ton état.
André promit de contacter un professionnel dès qu’il pourrait le faire en sécurité.
Avant de raccrocher, Julien lui demanda :
— Papa, tu as toujours les documents que tu as trouvés ?
— Oui. La demande de procuration, le projet de vente, le certificat médical et la carte de la résidence.
— Ne les déplace pas inutilement. Note simplement où ils se trouvent. Nous organiserons leur récupération dans des conditions sûres.
André raccrocha.
Il avait passé sa vie à réparer des mécanismes complexes. Il savait qu’une montre ne s’arrêtait pas toujours à cause d’un ressort cassé. Parfois, il suffisait d’une petite pièce déplacée pour dérégler l’ensemble.
Dans cette maison, quelqu’un avait déplacé bien plus qu’une pièce.