Le vendredi matin, Thomas posa plusieurs documents sur la table du salon.

— André, nous avons besoin de ta signature.

Le vieil homme plissa les yeux.

— Pour quoi faire ?

— Des formalités administratives. Rien d’important.

André prit la première feuille à l’envers.

— Je ne vois pas bien.

Thomas retint un soupir.

— Retourne-la.

André obéit, puis la reposa.

— Je préfère que mon notaire la lise.

Le silence tomba.

Claire s’approcha.

— Papa, tu connais Thomas. Tu peux lui faire confiance.

— Bien sûr, ma chérie. Mais Hélène disait toujours qu’il fallait lire avant de signer.

Le visage de Claire se durcit.

— Maman n’est plus là.

— Je sais.

— Alors arrête de tout compliquer !

Sa voix avait claqué si fort qu’André sursauta volontairement.

Thomas se leva.

— Tu vois ? Il devient agressif. C’est exactement ce que j’expliquais au médecin.

André baissa les yeux, jouant son rôle jusqu’au bout.

Mais intérieurement, il comptait les heures.

Ce soir-là, Claire entra dans sa chambre avec un nouveau verre d’eau et deux comprimés.

— Prends-les, papa. Tu dormiras mieux.

André les observa.

— Ils ont changé de couleur ?

— Non. Tu confonds encore.

— Ah. Peut-être.

Il attendit qu’elle quitte la pièce, puis appela discrètement le service médical d’urgence depuis le téléphone que Julien lui avait laissé. Il expliqua qu’on lui administrait des comprimés dont il ignorait le nom et qu’il craignait pour sa sécurité.

Un professionnel lui indiqua la conduite à tenir et organisa une évaluation médicale. André ne prit pas les comprimés.

Peu après, une voiture s’arrêta devant la maison.

Il entendit des voix dans l’entrée.

Puis quelqu’un frappa à la porte de sa chambre.

— Monsieur Morel ? Police. Nous devons vous parler.

André ferma les yeux une seconde.

Les quarante-huit heures n’étaient pas tout à fait écoulées.

Mais Julien avait obtenu les éléments nécessaires pour intervenir.

La maison n’était plus un refuge

Dans le salon, deux policiers s’entretenaient avec Thomas. Une autre policière parlait à Claire, qui répétait qu’elle voulait protéger son père.

— Nous devons comprendre pourquoi des documents portant sur ses biens ont été préparés sans qu’il semble en avoir pleinement connaissance, expliqua la policière. Nous devons aussi vérifier les médicaments qu’il dit avoir reçus.

Thomas protesta.

— C’est absurde. Nous sommes sa famille !

— Être un membre de la famille ne dispense personne de respecter la loi.

L’un des policiers demanda à consulter les documents qu’André avait décrits. Il s’agissait notamment du projet de vente et de la demande d’habilitation familiale. Les enquêteurs devaient déterminer qui les avait préparés, dans quel but et si des démarches frauduleuses avaient été engagées.

Puis Julien entra.

Il portait une chemise sombre et tenait un dossier sous le bras.

Claire pâlit.

— Julien ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Il ne lui répondit pas immédiatement. Il se tourna vers André, qui venait de descendre l’escalier accompagné d’une policière.

— Papa, tu vas bien ?

André hocha la tête.

— Je crois que je commence à comprendre ce qui se passe.

Thomas se redressa.

— Vous n’avez aucune preuve contre moi.

Julien ouvrit son dossier.

— Nous avons identifié ton véritable nom, Nicolas Vernet. Nous avons également retrouvé des éléments concernant tes précédentes identités et des démarches financières qui doivent être examinées. La police est ici pour enquêter, pas pour te condamner sur une simple accusation.

Thomas se mit à rire nerveusement.

— Tu crois vraiment qu’un dossier suffit ?

— Non, répondit Julien. C’est pour ça que nous allons laisser les enquêteurs vérifier les faits.

La policière demanda à Thomas de la suivre pour être entendu. Il protesta, puis finit par sortir avec les agents.

Claire, elle, resta immobile.

Elle regardait son père comme si elle venait seulement de le voir.

— Papa… je peux t’expliquer.

André ne répondit pas tout de suite.

— Les comprimés, Claire. Pourquoi ?

Elle fondit en larmes.

— Thomas disait que tu devenais incontrôlable. Il disait que si tu étais déclaré incapable, tout serait plus simple. Il m’a dit que la maison serait vendue, que nous pourrions rembourser nos dettes et recommencer ailleurs.

— Et tu as accepté de me faire passer pour un homme qui perd la tête ?

— Je pensais que ce serait temporaire !

André sentit ses jambes trembler.

— Tu savais que je ne comprenais plus mes propres pensées. Tu m’as vu chercher mes mots, oublier des choses. Tu savais que j’avais peur.

Claire s’agenouilla devant lui.

— Je suis désolée.

Il recula d’un pas.

— Je t’ai appris à lire l’heure sur une horloge, ma fille. Je t’ai appris à reconnaître les mécanismes qui ne fonctionnaient plus. Je ne t’ai jamais appris à briser quelqu’un pour obtenir ce qu’il possède.

Elle pleurait toujours.