J’ai ouvert la porte en pensant qu’il s’agissait d’une erreur d’adresse.
Deux policiers se tenaient sur le perron. L’un d’eux, une femme d’une quarantaine d’années, m’a saluée avant de demander :
— Bonjour, madame. Êtes-vous la mère de Lucas ?
Mon cœur s’est immédiatement serré.
— Oui. Que se passe-t-il ?
Elle a échangé un regard avec son collègue.
— Nous aimerions parler à votre fils au sujet d’un incident survenu hier après-midi. Est-il à la maison ?
Lucas se trouvait dans la cuisine, en train de préparer son petit-déjeuner. Lorsqu’il a aperçu les uniformes derrière moi, son visage a perdu toute couleur. Sa main droite s’est crispée sur le bord du comptoir.
Et son bras gauche est aussitôt revenu se plaquer contre son corps.
J’ai remarqué ce geste. Pour la première fois, j’ai eu peur que sa blessure soit bien plus sérieuse qu’il ne le prétendait.
— Lucas, ai-je demandé doucement, qu’est-ce qui se passe ?
Il a baissé les yeux.
La policière s’est accroupie légèrement pour se mettre à sa hauteur.
— Lucas, nous ne sommes pas ici pour te faire peur. Nous devons simplement comprendre ce qui s’est passé avec une autre personne de ton âge. Est-ce que tu accepterais de nous en parler avec ta maman ?
Il a hoché la tête, mais ses lèvres tremblaient.
Nous nous sommes installés dans le salon. Les policiers ont expliqué qu’un employé d’un magasin d’instruments de musique avait signalé la vente de la guitare. Jusque-là, rien d’illégal : Lucas était venu avec son instrument, avait expliqué qu’il souhaitait le vendre et avait obtenu une somme d’argent en échange.
Cependant, le magasin avait ensuite reçu un appel concernant une altercation impliquant un adolescent qui correspondait à sa description. Un témoin avait mentionné qu’il semblait blessé et qu’il avait quitté les lieux précipitamment.
— Nous cherchons surtout à nous assurer que Lucas est en sécurité, a précisé la policière. Nous ne savons pas encore exactement ce qui s’est passé.
Je me suis tournée vers mon fils.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
Lucas a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Il regardait ses chaussures comme si le moindre mouvement risquait de déclencher quelque chose.
J’ai senti ma colère disparaître sous une inquiétude grandissante.
— Mon chéri, je ne vais pas te gronder maintenant. Mais j’ai besoin que tu me dises la vérité. Ton bras te fait-il mal ?
Il a fini par acquiescer.
La policière a alors proposé que nous fassions examiner son bras sans attendre. Elle nous a également conseillé de contacter le service médical approprié pour vérifier qu’il n’y avait pas de blessure nécessitant des soins urgents.
Après le départ des policiers, j’ai pris les clés de la voiture.
— Nous allons chez le médecin.
— Maman, je peux t’expliquer avant ?
J’ai arrêté mon geste.
— Oui. Je t’écoute.
Lucas a respiré profondément. Puis les mots sont sortis d’un seul coup.
— C’est arrivé hier, après l’école. Elena était près de l’arrêt de bus. Elle avait son fauteuil, mais une roue s’était bloquée dans une fissure du trottoir. Deux garçons se moquaient d’elle. Ils disaient qu’elle faisait exprès de ralentir tout le monde.
Il a marqué une pause.
— Je leur ai demandé d’arrêter. L’un d’eux m’a dit de me mêler de mes affaires. Je voulais aider Elena à rejoindre le trottoir, mais ils ont commencé à me pousser. Je suis tombé contre une barrière.
Sa main droite s’est posée sur son bras gauche.
— C’est là que je me suis fait mal.
Je me suis assise près de lui.
— Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ?
— Parce que je savais que tu viendrais. Et je ne voulais pas qu’Elena ait encore plus de problèmes.
J’ai froncé les sourcils.
— Pourquoi aurait-elle eu des problèmes ?
Lucas a hésité avant de reprendre.
— Les garçons lui avaient déjà fait des choses. Ils cachaient parfois ses affaires et se moquaient d’elle quand elle avait besoin d’aide. Elle m’avait demandé de ne rien raconter parce qu’elle avait peur qu’ils s’en prennent encore à elle.
J’ai senti une boule se former dans ma gorge.
— Et la guitare ?
Il a regardé le support vide, visible depuis le couloir.
— Elena m’a dit qu’elle avait parfois du mal à rentrer chez elle quand sa mère travaillait tard. Son fauteuil était vieux, et elle avait besoin d’un modèle plus facile à manœuvrer. J’ai cherché des prix sur Internet. Quand j’ai vu combien coûtait un fauteuil adapté, j’ai compris que je ne pourrais jamais payer ça avec mon argent de poche.
Il a essuyé ses joues du revers de sa main.
— Alors j’ai vendu la guitare. Je pensais que ça suffirait au moins pour l’aider à en trouver un d’occasion.
Je suis restée silencieuse.