Cette guitare représentait beaucoup pour lui. Il en jouait presque chaque soir. Il avait passé des mois à économiser pour acheter des accessoires et suivait des cours avec une passion qui me remplissait de fierté.
Il avait renoncé à quelque chose qu’il aimait profondément pour aider une amie.
Mais il avait aussi pris une décision importante seul, dissimulé une blessure et tenté de porter une situation bien trop lourde pour un garçon de treize ans.
Je lui ai pris la main.
— Lucas, je suis fière que tu aies voulu aider Elena. Vraiment. Mais tu ne dois pas sacrifier tes affaires ni risquer ta santé pour régler seul un problème aussi important.
Il a baissé la tête.
— Tu es fâchée contre moi ?
— Je suis inquiète. Et nous allons devoir parler de la guitare, de la façon dont tu l’as vendue et du fait que tu m’as caché ta blessure. Mais rien de tout cela ne change l’amour que j’ai pour toi.
Il s’est mis à pleurer.
Je l’ai laissé pleurer quelques instants avant de l’accompagner chez le médecin.
L’examen a révélé une blessure au bras qui nécessitait des soins et du repos. Heureusement, le médecin nous a expliqué qu’avec le traitement et le suivi recommandés, Lucas devrait progressivement retrouver l’usage normal de son bras. Il nous a également conseillé de surveiller l’évolution de la douleur et de revenir si elle s’aggravait.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, j’ai pris une décision.
Nous allions contacter les parents d’Elena et son établissement scolaire. Je voulais que les moqueries et les incidents signalés par Lucas soient pris au sérieux, sans exposer Elena à des représailles ni la contraindre à raconter publiquement ce qu’elle avait vécu.
Je ne voulais pas non plus que Lucas croie qu’il devait intervenir physiquement chaque fois qu’il voyait une injustice.
La première personne que j’ai appelée fut la mère d’Elena.
Elle s’appelait Sofia. Lorsque je lui ai expliqué pourquoi je souhaitais lui parler, elle est restée silencieuse pendant plusieurs secondes.
— Elena m’a raconté certaines choses, a-t-elle fini par dire. Mais elle me suppliait de ne pas contacter l’école. Elle avait peur que les autres élèves la traitent de rapporteuse.
Sofia m’a expliqué qu’elle travaillait de longues journées et qu’elle faisait de son mieux pour répondre aux besoins de sa fille. Elle avait déjà commencé à se renseigner sur les aides disponibles pour un fauteuil roulant plus adapté, mais les démarches étaient compliquées.
Je lui ai proposé de chercher avec elle les organismes susceptibles de l’accompagner. Je ne voulais pas lui imposer une aide qu’elle n’avait pas demandée, encore moins la faire se sentir redevable envers nous.
Puis je lui ai parlé de la guitare.
— Lucas l’a vendue pour aider Elena. Je comprends son intention, mais je ne veux pas que votre fille pense qu’elle doit accepter ce sacrifice ou qu’elle est responsable de sa blessure.
Sofia a poussé un long soupir.
— Votre fils a beaucoup de cœur. Mais Elena sera bouleversée d’apprendre qu’il s’est blessé en essayant de la défendre.
Elle avait raison.
Lorsque nous avons rendu visite à Elena quelques jours plus tard, Lucas gardait son bras près de lui. Il avait demandé à sa mère si nous pouvions passer, car il voulait lui parler.
Elena était assise dans le salon, près d’une fenêtre. En voyant Lucas, elle a immédiatement remarqué son attelle.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Lucas a regardé ses chaussures.
— Je me suis blessé en essayant de t’aider.
Les yeux d’Elena se sont remplis de larmes.
— Je ne voulais pas que tu te fasses mal. Je ne t’ai jamais demandé de vendre ta guitare.
— Je sais, a répondu Lucas. C’est moi qui ai décidé. Je voulais juste que tu aies moins de difficultés.
Elle a secoué la tête.
— Ta guitare comptait beaucoup pour toi.
— Oui, a-t-il admis. Mais je pensais que c’était plus important de t’aider.
Sofia s’est assise près de sa fille.
— Aider quelqu’un ne devrait pas obliger une autre personne à tout perdre, a-t-elle expliqué doucement. Il existe des adultes et des services qui peuvent nous aider. Nous allons les chercher ensemble.
J’ai regardé les deux adolescents. Ils étaient sincèrement attachés l’un à l’autre, mais ils commençaient à comprendre qu’une amitié ne devait pas reposer sur le sacrifice ou la culpabilité.
Avant de partir, j’ai dit à Elena qu’elle n’avait pas à se sentir responsable de ce qui était arrivé à Lucas. Puis je lui ai promis que nous ferions notre possible pour que les adultes concernés s’occupent des problèmes à l’école.
Les jours suivants, nous avons rencontré la direction de l’établissement. Sofia et moi avons demandé que les incidents soient examinés sérieusement et que des mesures concrètes soient prises pour protéger Elena. L’école a ouvert une procédure interne, entendu les élèves concernés séparément et organisé un suivi avec les familles.