Ce n’était plus seulement une affaire de violences conjugales présumées. Il pouvait également s’agir d’opérations financières irrégulières, dont la nature et les responsabilités devaient être établies.
Claire contacta Sophie, une avocate recommandée par une collègue, afin qu’Élodie puisse bénéficier d’un accompagnement indépendant. Elle ne voulait pas que sa fille prenne une décision juridique sous le choc, ni que la famille Delmas puisse lui imposer un interlocuteur de son choix.
Le lendemain matin, Sophie examina les premiers documents.
— Nous allons procéder méthodiquement, expliqua-t-elle. Nous sécuriserons les comptes accessibles légalement, demanderons la conservation des pièces utiles et vérifierons les actes préparés en votre nom. Pour les transferts, nous devons établir qui les a autorisés et où l’argent est allé.
Élodie hocha la tête.
Puis Sophie s’arrêta sur une feuille.
— Cette société, qui la dirige ?
Élodie lut le nom.
Delmas Gestion Patrimoniale.
Elle sentit son estomac se nouer.
La société était dirigée par Thomas.
Le nom qui manquait au dossier
Pendant les jours suivants, l’enquête progressa. Les policiers entendirent les témoins, récupérèrent les enregistrements originaux et cherchèrent à vérifier les circonstances dans lesquelles Élodie avait été enfermée et blessée.
Manon remit volontairement les messages qu’Élodie lui avait envoyés avant son hospitalisation. Plusieurs montraient qu’elle avait demandé de l’aide et décrit sa peur de rentrer chez elle.
Les enquêteurs cherchèrent également à établir l’origine des documents financiers et à déterminer si une procuration avait effectivement été falsifiée ou utilisée.
Thomas, de son côté, affirmait que les enregistrements ne prouvaient aucune infraction. Adrien soutenait qu’il s’agissait d’une crise conjugale déformée par une épouse fragile et une belle-mère hostile.
Véronique donna même une interview à un magazine mondain, dans laquelle elle évoqua « une affaire privée devenue inutilement publique ».
Mais elle commit une erreur.
Elle déclara que les Delmas avaient toujours pris en charge toutes les dépenses d’Élodie et qu’elle n’avait jamais eu d’autonomie financière.
Sophie conserva l’article.
Les relevés bancaires montraient pourtant qu’Élodie avait financé une partie importante des dépenses du foyer et versé des sommes à plusieurs sociétés liées à la famille de son mari.
Surtout, certains documents semblaient indiquer que son studio avait servi de garantie à une opération financière sans qu’elle en ait pleinement compris les conséquences.
Ce point restait à vérifier. Mais si les signatures ou les autorisations s’avéraient frauduleuses, les conséquences pourraient être considérables.
Un soir, Élodie reçut un message d’un numéro inconnu.
« Tu devrais demander à ta mère pourquoi elle a accepté de ne jamais intervenir dans les affaires de notre famille. »
Elle le relut trois fois.
Puis elle le montra à Claire.
— Ils essaient encore de me faire peur.
Claire observa le numéro, puis posa le téléphone.
— Peut-être. Ou peut-être qu’ils veulent nous détourner de quelque chose. Nous n’allons pas deviner. Nous allons vérifier.
Elle transmit le message à l’avocate, qui le conserva dans le dossier.
Le lendemain, Sophie reçut un appel d’un ancien comptable de Delmas Gestion Patrimoniale. Il souhaitait parler aux enquêteurs.
Il avait quitté la société quelques mois plus tôt, après avoir refusé de valider plusieurs opérations.
Lorsqu’il fut entendu, il fournit des documents comptables et expliqua que Thomas lui avait demandé de préparer un dossier destiné à justifier une future mesure de protection juridique concernant Élodie.
Il avait trouvé la demande étrange : les éléments médicaux qu’on lui avait présentés ne lui semblaient pas suffisants pour étayer les affirmations avancées.
Il n’avait pas voulu s’impliquer davantage.
Puis il remit un courriel daté de trois semaines auparavant.
Thomas y écrivait :
« Une fois les documents signés, elle n’aura plus la capacité de bloquer les décisions. Il faut régler cela avant que Claire ne s’en mêle. »
Sophie relut la phrase.
Claire ne dit rien.
Elle comprenait maintenant pourquoi Élodie avait reçu cet appel désespéré.
La famille n’avait pas seulement voulu la faire taire.
Elle semblait avoir voulu rendre sa parole inutile.
La porte s’ouvre enfin
Trois semaines plus tard, Élodie se présenta à une nouvelle audition accompagnée de son avocate. Elle était encore fragile, mais elle ne tremblait plus en parlant d’Adrien.
Elle raconta les humiliations, les pressions financières, les menaces et les circonstances de son enfermement. Elle expliqua aussi comment elle avait tenté de préserver des preuves sans éveiller les soupçons.
L’enquête devait encore déterminer les responsabilités pénales et financières de chacun. Personne ne pouvait garantir son issue. Mais les éléments réunis justifiaient désormais des vérifications approfondies.
En sortant du commissariat, Élodie aperçut Adrien de l’autre côté de la rue.
Il l’attendait.
Claire se raidit, mais sa fille lui serra le bras.
— Laisse-moi lui parler. Seulement si mon avocate reste avec nous.
Elles s’arrêtèrent à distance.
Adrien avait perdu son assurance habituelle. Son costume était froissé, ses traits tirés.
— Élodie, je veux qu’on rentre à la maison. On peut encore arranger les choses.