Claire décida de se taire.

Pas parce qu’elle voulait se venger. Pas encore. Elle avait simplement appris, au cours de ces six semaines, qu’avec sa famille, chaque information devenait une arme dès qu’elle quittait sa bouche.

Si Philippe et Véronique avaient réellement vendu l’appartement de Madeleine sans respecter ses intérêts, les prévenir du coffre risquait de leur donner le temps de faire disparaître d’autres preuves.

Le lendemain matin, Claire prit rendez-vous avec Maître Sophie Garnier, l’avocate qui l’avait aidée à comprendre la mesure de protection de sa grand-mère.

Elle emporta l’acte de vente, les quelques documents médicaux récupérés et son cahier rempli de phrases parfois incohérentes.

L’avocate examina longuement les papiers.

— Trois cent dix mille euros, dit-elle enfin. C’est une somme importante. Mais le prix de vente ne nous dit pas, à lui seul, si la transaction était régulière ou si quelqu’un a détourné l’argent. Il faut retrouver les mouvements financiers, vérifier les pouvoirs utilisés et déterminer si votre grand-mère était en mesure de consentir à cette vente.

— Et le coffre ?

— Nous pouvons demander à la banque de vérifier son existence et les conditions d’accès, compte tenu de votre mandat. Mais ne tentez pas de l’ouvrir seule et ne touchez à aucun document susceptible d’être une preuve.

Claire acquiesça.

Avant de partir, elle posa une dernière question :

— Si mes oncles ont pris cet argent, est-ce que je peux le récupérer pour Mamie ?

— Si les investigations établissent qu’une somme lui revient et qu’elle a été irrégulièrement prélevée, il existe des voies pour demander sa restitution. Mais nous devons avancer étape par étape.

Pour la première fois, Claire avait l’impression que quelqu’un prenait sa grand-mère au sérieux sans la réduire à sa maladie.

Le coffre numéro 482

La Banque du Rhône occupait un immeuble ancien près de la place Bellecour. Sa façade de pierre était si imposante que Claire hésita avant de pousser la porte.

Elle avait revêtu sa seule veste correcte et coiffé Madeleine avec soin. Sa grand-mère portait un cardigan bleu, des chaussures sèches et une broche en forme de rose que Claire avait retrouvée au fond de la valise.

Dans le hall, Madeleine semblait calme.

— Nous venons voir André ? demanda-t-elle.

— Nous allons vérifier quelque chose que tu as mis de côté, Mamie.

Une employée les conduisit dans un bureau privé. Après consultation des documents de protection et des registres, elle confirma qu’un coffre était bien enregistré au nom de Madeleine Delmas.

Numéro 482.

Claire sentit ses doigts devenir froids.

— Depuis quand existe-t-il ?

— Depuis vingt-deux ans.

— Et quelqu’un a-t-il essayé d’y accéder récemment ?

L’employée vérifia les éléments auxquels elle était autorisée à accéder, puis fronça les sourcils.

— Une demande de renseignements a été faite il y a environ deux mois par une personne qui se présentait comme votre oncle. Elle ne disposait pas des justificatifs nécessaires pour accéder au contenu du coffre.

Philippe.

Claire ne dit rien.

L’employée poursuivit :

— Le coffre n’a pas été ouvert depuis plusieurs années. Nous devons toutefois vérifier les modalités d’accès avant de vous permettre de procéder à son ouverture.

Après un échange avec l’avocate et les contrôles nécessaires, un rendez-vous fut fixé.

Pendant les jours qui suivirent, Claire ne parla du coffre à personne, pas même à Monique. Elle continuait de travailler le soir, de préparer les repas et d’accompagner Madeleine à ses consultations.

Mais quelque chose avait changé.

Chaque fois que son téléphone vibrait, elle se demandait si Philippe avait appris qu’elle cherchait les traces de l’argent.

Le samedi, Véronique l’appela.

— Comment va maman ?

C’était la première fois depuis six semaines qu’elle posait cette question sans commencer par une plainte.

— Elle va mieux.

— Tant mieux. Nous avons été débordés, tu sais. Ce n’était pas une décision facile.

Claire regarda Madeleine dormir dans son fauteuil.

— Vous l’avez laissée devant ma porte en pyjama, sous la pluie, sans ses médicaments.

Un silence.

— Nous pensions que tu saurais mieux t’en occuper.

— Vous pensiez surtout que je n’avais pas les moyens de vous demander des comptes.

Véronique soupira.

— Ne commence pas à dramatiser. Tu sais comment est maman. Elle invente des choses.

Claire sentit sa main se crisper autour du téléphone.

— Quelles choses ?

— Elle disait que Philippe lui volait son argent. C’est absurde. Elle accuse tout le monde depuis des mois.

Claire ne répondit pas.

Véronique venait de lui donner une information qu’elle n’avait pas demandée.

— D’ailleurs, reprit-elle, si tu retrouves des papiers de banque dans ses affaires, préviens-nous. Nous devons régler certains détails de la succession.

— La succession de qui ? Grand-mère est vivante.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

Claire raccrocha.