Un premier élément apparut : le produit de la vente, soit 310 000 euros, ne correspondait pas aux sommes identifiées sur les comptes dont Claire avait retrouvé les traces. Plusieurs mouvements restaient inexpliqués. Il était impossible, à ce stade, de déterminer si ces sommes avaient servi aux soins de Madeleine, à des dépenses familiales, à des remboursements ou à d’autres usages.

Mais une anomalie retint particulièrement l’attention de l’avocate.

Un ordre de virement important avait été établi quelques jours avant la vente, au moyen d’une procuration présentée comme signée par Madeleine. La signature ressemblait à celle de la vieille dame, mais des différences justifiaient une expertise. Le bénéficiaire était une société liée à une activité professionnelle dans laquelle Philippe avait eu des intérêts.

Claire resta silencieuse pendant que l’avocate lui expliquait les prochaines étapes.

— Est-ce que cela signifie qu’il a volé l’argent de Mamie ?

— Cela signifie qu’un transfert doit être expliqué. Pour conclure à une fraude, il faut établir les circonstances, la validité de la procuration, la destination réelle des fonds et les responsabilités éventuelles. Nous allons demander les pièces et transmettre les éléments nécessaires aux autorités compétentes si les vérifications le justifient.

Claire hocha la tête.

Elle aurait voulu une réponse immédiate, un coupable clairement désigné et un moyen de rendre à Madeleine toutes ces années de peur.

Mais la vérité n’était pas un éclair.

C’était une série de documents, de dates, de signatures et de questions auxquelles il faudrait répondre.

Le retour des oncles

Philippe et Véronique rentrèrent du Portugal trois semaines plus tard.

Ils arrivèrent chez Claire un dimanche, sans prévenir.

Philippe portait un sac de pâtisseries. Véronique tenait un bouquet de fleurs.

Leur politesse soudaine inquiétait davantage Claire que leurs anciennes insultes.

— Nous venons voir maman, annonça Philippe.

— Vous pouvez la voir, mais pas seuls pour le moment. Son état nécessite un cadre stable, et les visites doivent respecter les recommandations de l’équipe qui la suit.

Son oncle posa les pâtisseries sur la table.

— Tu ne vas pas nous empêcher de voir notre mère.

— Je ne vous en empêche pas. Je veille à sa sécurité dans le cadre de la mesure de protection.

Véronique observa le salon, les vêtements de Madeleine soigneusement rangés et les photos étiquetées sur le mur.

— Elle a l’air mieux.

— Elle mange mieux. Elle dort davantage. Et elle a retrouvé un peu de calme.

Philippe eut un sourire crispé.

— Tant mieux. Nous avons eu quelques soucis financiers pendant notre voyage. Nous devons régler des choses avec la banque. Tu n’aurais pas trouvé des documents dans ses affaires, par hasard ?

Claire le regarda droit dans les yeux.

— Pourquoi ?

Il détourna le regard.

— Des papiers anciens. Rien d’important.

— Si ce n’est rien d’important, vous pouvez expliquer à l’avocate pourquoi vous cherchez à les récupérer.

Le visage de Philippe changea.

— Quelle avocate ?

— Celle qui protège les intérêts de Mamie.

Véronique s’assit brusquement.

— Claire, tu ne comprends pas ce que tu fais. Tu vas détruire la famille pour de l’argent que tu ne toucheras même pas.

Claire sentit sa colère monter, mais elle parla calmement.

— Je ne cherche pas à toucher cet argent. Je cherche à savoir ce qui appartient à grand-mère, ce qui a été vendu, ce qui a été dépensé pour elle et ce qui reste à expliquer.

Philippe se leva.

— Tu nous accuses de l’avoir volée ?

— Je vous demande de répondre aux questions que les documents soulèvent.

Il s’approcha d’elle.

— Tu as toujours été jalouse. Tu n’as jamais supporté que nous ayons réussi là où toi tu as échoué.

Claire pensa à son compte presque vide, aux nuits sans sommeil, aux repas qu’elle sautait pour que Madeleine puisse manger correctement.

— Si réussir signifie abandonner une femme de quatre-vingt-quatre ans sous la pluie, je préfère échouer.

Philippe ouvrit la bouche, puis la referma.

À cet instant, Madeleine entra dans le salon, appuyée sur sa canne.

Elle regarda ses deux fils.

Pendant quelques secondes, son visage sembla s’éclaircir.

— Philippe ?

Il s’avança immédiatement.

— Oui, maman. C’est moi.

Madeleine recula.

— Tu as pris les clés d’André.

Le silence devint total.

Véronique saisit le bras de son mari.

— Maman est confuse. Tu sais bien qu’elle dit n’importe quoi.

Mais Madeleine fixait Philippe.

— Tu as dit que c’était pour payer les médecins. Tu as dit que tu me rendrais les papiers.

Elle porta une main à son front.

— Pourquoi tu ne me les as pas rendus ?

Puis son regard se troubla. Elle demanda où était André et se mit à pleurer.

Claire s’approcha pour l’accompagner jusqu’à son fauteuil.

Philippe profita de cet instant pour se diriger vers la porte.