Le secret des Delcourt : le jour où Claire a cessé d’avoir peur

À 8 h 17, mon téléphone a sonné.

C’était Jules.

— Mamie ? Maman est dans la chambre. Papa a fermé la porte à clé.

J’ai senti le sang quitter mon visage.

— Mon chéri, est-ce que tu es en sécurité ?

— Je suis dans le couloir. Papa m’a dit de ne pas parler. Il a dit que maman allait partir dans un endroit où personne ne la retrouverait.

J’ai serré le téléphone si fort que mes doigts me faisaient mal.

— Écoute-moi bien, Jules. Tu n’as rien fait de mal. Va dans un endroit où tu peux rester en sécurité, et si tu peux le faire sans te mettre en danger, demande de l’aide à un adulte de confiance.

Un bruit a retenti à l’autre bout du fil.

— Donne-moi ça !

La communication a été coupée.

Pendant quelques secondes, je suis restée immobile au milieu de ma boutique. Puis j’ai attrapé mon sac et appelé Marc.

— Il se passe quelque chose chez eux. Jules vient de m’appeler. Thomas a enfermé Élodie dans une chambre.

Marc ne m’a pas demandé si j’étais certaine. Il m’a demandé l’adresse, l’heure du dernier appel et si je savais où se trouvait Jules.

— Claire, écoute-moi. N’y va pas seule. Si Élodie et l’enfant sont en danger immédiat, appelle les secours maintenant. Je vais t’aider à contacter les personnes compétentes, mais personne ne doit jouer les héros au risque d’aggraver la situation.

J’ai appelé le 17.

J’ai expliqué les blessures déjà constatées, les menaces de Thomas et l’appel de Jules. Je ne savais pas exactement ce qui se passait derrière cette porte, et je refusais de perdre du temps à essayer de le deviner.

Pour la première fois, je n’ai pas pensé à la réputation des Delcourt.

J’ai pensé à ma fille.

1. Ce que Thomas préparait réellement

Une heure plus tard, j’ai reçu un appel de Maître Besson.

— Claire, ne vous rendez pas au domicile de votre gendre. Les autorités ont été informées. Nous allons également préparer les démarches nécessaires pour protéger Élodie et Jules.

Sa voix était calme, mais je percevais la gravité de la situation.

— Il menace de lui prendre son fils, Maître.

— Une menace n’est pas une décision de justice. Nous allons documenter les faits et agir dans l’intérêt de votre fille et de votre petit-fils.

Elle m’expliqua qu’Élodie avait le droit de demander de l’aide, de consulter un médecin, de signaler les violences qu’elle disait avoir subies et de solliciter des mesures de protection adaptées. La question de la résidence de Jules devrait être examinée par les autorités compétentes, en tenant compte de sa sécurité et de son intérêt.

Thomas, lui, semblait convaincu que son nom de famille suffirait à tout régler.

Il ignorait que sa propre arrogance venait de lui faire commettre une erreur : il avait laissé des traces.

Au fil des semaines, Élodie avait conservé certains messages dans une boîte électronique à laquelle il n’avait plus accès. Avec l’aide de son avocate, elle avait également retrouvé des courriels dans lesquels Thomas la menaçait de la faire passer pour une mère incapable si elle parlait à qui que ce soit.

Il y avait aussi des messages adressés à un homme que je ne connaissais pas.

Un certain Philippe Delcourt.

Le père de Thomas.

Dans l’un de ces échanges, Thomas avait écrit :

« Si elle parle, tu sais ce que ça signifie pour nous tous. Je ne porterai pas seul les conséquences de ce que vous avez étouffé pendant des années. »

Je relus cette phrase trois fois.

Ce n’était pas seulement une menace contre Élodie.

C’était le début d’un secret bien plus ancien.

2. Le nom que personne ne voulait prononcer

Deux jours après l’intervention des autorités, Élodie et Jules furent mis à l’abri dans un lieu dont l’adresse ne fut communiquée qu’aux personnes indispensables à leur protection.

Ma fille avait le visage épuisé. La brûlure à son poignet avait été examinée et consignée par un médecin. Elle tremblait encore lorsqu’un téléphone sonnait.

Mais elle était là.

Vivante.

Jules, lui, refusait de dormir sans laisser la lumière allumée.

Un soir, alors que je lui préparais un chocolat chaud, Élodie me tendit une enveloppe.

— J’ai trouvé ça dans les affaires de Thomas, avant de partir.

À l’intérieur se trouvait la copie d’un ancien rapport d’accident datant de dix-sept ans.

Le document concernait un chantier de travaux publics exploité par une société liée à la famille Delcourt. Un ouvrier, Antoine Mercier, avait été grièvement blessé dans un incendie survenu dans un entrepôt.

La version officielle évoquait un incident électrique.